Au Diable la Foi

Chapitre 12 : La pomme de Dieu

 

Lanzo avait désormais trois mois. Il parvenait déjà à se maintenir en position assise et même parfois à se déplacer sur les fesses ou à quatre pattes, ce qui serait impossible pour un enfant humain de cet âge.

Le golem de ronce, fourni par la Belle au Bois dormant, suivait chacun des déplacements de l'enfant et servait de berceau la nuit, en repliant ses épines des bras et des cuisses pour le laisser blotti dans le creux de son corps recroquevillé.

Parfois, il jouait également le rôle de porte-manteau quand Antenore passait par là. Ce qui ne manquait pas d'offusquer Klaus qui ne comprenait pas comment l'on pouvait traiter l’œuvre d'une ensorceleuse avec si peu de respect. Vivence, quant à lui, trouvait cela plutôt amusant. Après un premier temps de malaise face à la créature humanoïde, silencieuse et menaçante, le seul humain du groupe s'y était habitué et n'y prenait plus garde.

Il avait désormais laissé derrière lui son désir de retourner à son ancienne vie. Depuis qu'il était autorisé à se balader hors des appartements presque à sa guise, qu'il avait un enfant à élever et des compagnons agréables, il ne s’ennuyait plus. Il pouvait même affirmer que sa vie à la Grotte était douce et paisible. Bien plus, en tout cas, que toutes les années qu'il avait subies depuis la mort de ses parents.

Arnaud et Klaus étaient devenus des amis à qui il s'était attaché. Dans l'ensemble, il s'adaptait plutôt bien à leurs particularités, même s'il restait légèrement mal-à-l'aise avec les pratiques de l'incube et qu’il s'inquiétait chaque mois pour la sortie de pleine lune du loup-garou.

Il avait peut-être un petit peu plus de mal avec Antenore, bien qu'il soit de sa famille. Le vampire allait et venait, sans jamais dire ce qu'il faisait de ses journées ni de ses nuits. Malgré le temps depuis lequel Vivence vivait ici, il ne se rappelait pas avoir eu de véritable conversation avec le frère de son ancêtre, à part lorsqu’ils avaient discuté des liens de cœur et de sang.

Malgré tout, il savait que le vampire était une bonne personne, et il l'appréciait beaucoup. Antenore faisait des efforts pour les garder, lui et son fils, en sécurité et Vivence lui en était très reconnaissant.

Alors oui, le garçon s'était fait à cette vie, et il n'envisageait pas qu'elle puisse finir aussi brusquement.

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Il fallut un mois, jour pour jour, à Cirillo pour trouver quatre des cibles que Blanche Neige lui avait désignées.

C'était des humains, mais dotés d'une puissance telle qu'ils auraient tout à fait pu être des créatures centenaires. Chacun d'entre eux possédait une âme d'une pureté à se faire sanctifier par l’Église, mais également un passé qui aurait fait pleurer bien des familles chez les créatures de la nuit. Leurs intentions de simplement éradiquer une menace, sans cruauté, mais Cirillo se doutait que cela importait peu pour les adversaires de l’Église. Sans connaître les motivations de Blanche Neige, il devinait sans mal que ces êtres avaient dû faire du mal à l'une des créatures sous sa garde.

Si lui n'avait pas éprouvé plus de difficultés à tuer ces hommes qu'il n'en aurait eu pour n'importe quel humain, il s'interrogeait sur ce qui avait empêché la tueuse à gage et ses armées de le faire. Ce devait être l'aura lumineuse qui les entourait comme un halo de bienveillance… Ou bien était-ce simplement par amusement qu'elle avait choisi de laisser un chasseur s'en occuper lui-même, et trahir les préceptes qu'il était censé suivre.

Cirillo ignorait qu’en réalité, il venait de mettre fin à la vie des héritiers des Maîtres qui le dirigeaient. Cependant, même s’il l’avait su, il n’aurait probablement pas agi autrement : l’Église lui importait peu, tant que sa mission aboutissait enfin.

Ce qui était important, c'est que le quatrième cœur avait été récupéré, et que c'était ce que Blanche Neige avait demandé en échange de son aide pour faire sortir l'humain de la Grotte.

Mais avant de pouvoir s'occuper enfin de son vampire, il fallait d'abord qu'il offre son tribut à la mercenaire.

Il invoqua alors la force divine. Contrairement à la magie des sorcières ou des autres créatures de la Grotte, la force divine n’avait pas la même source ni les mêmes règles. Elle permettait cependant elle-aussi de se rendre là où il voulait.

Arrivé à destination, Cirillo subit les regards des petits êtres sans broncher alors qu'ils le guidaient jusqu'à Blanche Neige. Ils lui semblèrent plus menaçants que la dernière fois. Moins nombreux, aussi. Il ne posa pourtant pas de question : cela ne concernait pas son vampire, alors cela ne l'intéressait pas.

Comme durant sa dernière visite, Blanche Neige était installée sur son imposant fauteuil, froide comme la neige et droite comme la justice qu'elle n'incarnait pas.

Sans un mot, il sortit les quatre pommes de son sac et les tendit devant lui.

Elle ne bougea pas d'un cil. Par contre, quatre gnomes vinrent prendre chacun une pomme qu'ils amenèrent à la femme.

Sans les regarder, elle en saisit une et croqua dedans. Les cœurs faisaient un bruit de fruit mordu, mais leur jus restait bel et bien aussi sanglant que dans la réalité. Sans se presser, Blanche Neige avala la pomme petit bout par petit bout, le dévisageant sans que son visage n'exprime la moindre émotion. Cirillo n'était pas gêné par son analyse visuelle, mais l'attente devenait de plus en plus dure à supporter.

— Bon travail, Chasseur, fini-t-elle par dire une fois le premier fruit entièrement dévoré. Même si tu as pris ton temps pour le faire…

Il n'eut pas la moindre envie de répliquer à cela, continuant de patienter.

— Donne moi le lieu et le moment où tu veux que j'expulse l'humain de la Grotte, et ce sera fait.

Le cœur de Cirillo s'emballa l'espace de quelques secondes, sous l'anticipation ou peut-être la satisfaction. Il ne saisit aucun de ces deux sentiments, trop éloignés de ce dont il avait accès dans son esprit.

C'est donc calmement qu'il fournit sa demande.

Il avait déjà choisi le lieu, bien loin de son terrain de chasse habituel, dans un pays sous la tutelle d’une autre religion, afin que les Maîtres ne le suspectent pas d'utiliser encore des humains dans sa chasse, quand bien même ce serait vrai. L’Église ne lui aurait pas pardonné, si elle avait eu connaissance de ce nouvel affrontement, c'est pourquoi il devait agir vite et loin.

Et cette fois, il réussirait.

.

Antenore, pour une fois, était chez lui, installé confortablement sur le lit que seul Vivence utilisait pour dormir, le loup-garou préférant passer ses nuits sur un fin matelas posé au sol, face à l’entrée.

Il profitait de son exceptionnelle présence chez lui pour observer avec amusement l'humain changer maladroitement son fils, assisté par Klaus qui tenait les vêtements et par le golem dont les bras servaient de table à langer.

Alors qu'il achevait d'attacher le dernier bouton, le golem se redressa soudain et arracha Lanzo de tout contact avec Vivence, faisant sursauter ce dernier. Antenore eut juste le temps de se redresser que Vivence se pliait en deux en criant de douleur, avant que son corps soit brutalement aspiré dans une spirale sombre.

L'instant d'après, il avait disparu.

— VIVENCE ! Cria Klaus en regardant autour de lui d'un air paniqué.

Antenore bondit sur le gardien à une vitesse surhumaine pour l’agripper. Ils sortirent de la Grotte, poursuivant la piste à travers les entrelacs magiques traçant les innombrables chemins entre la Grotte et la surface, puis parcourant la Terre dans son intégralité. C’était ceux qu’il fallait emprunter pour ouvrir les portes de l’Enfer, et même si la trace de son petit neveu était presque invisible dans le dédale, celle de la magie le traînant dehors ne l’était pas, elle. Elle s’était infiltré jusqu’à la Grotte sans discrétion, et était repartie en laissant derrière elle un chaos parfaitement traçable.

Antenore la suivit jusqu'à bondir hors de cette zone de non-lieu, débouchant soudainement sur une grande place vide.

La chaleur était si étouffante malgré la nuit qu'ils ne pouvaient être encore en Europe. Le sol était à moitié envahi par le sable et la terre, et les maisons s'étaient écroulées sur elles-même, abandonnées depuis longtemps. Sur le dernier mur entourant la place encore debout était attaché Vivence, immobile et les yeux fermés.

Bien sûr, dès qu'il le vit, le loup-garou se jeta en avant pour le rejoindre, et avant qu'Antenore n'ait eu le temps de le retenir, Klaus était foudroyé par un jet magique, semblable à un fouet lumineux, dont l'impact le projeta brutalement au sol, soulevant un nuage de poussière.

Grinçant des dents, Antenore déploya toute sa puissance de vampire. Il se ramassa sur lui-même, prêt à bondir, même s’il ignorait encore où se trouvait la menace. Son Chasseur avait depuis longtemps développé la capacité de se dissimuler à ses sens, ce qui le rendait dangereux et imprévisible.

Pas assez, néanmoins, pour que son instinct et son expérience ne le repère pas quelques dixièmes de secondes avant que Cirillo n'arrive dans son dos pour tenter de lui planter un pieu entre les omoplates.

Antenore pivota et lui prit les mains, faisant basculer le Chasseur sur le sol qui se craquela sous la force surhumaine du choc.

Mais il en fallait bien plus pour avoir Cirillo, qui avait apparemment bien prévu son piège.

Une multitude de petites blessures apparurent soudain sur la peau du vampire sans qu'il n'aie senti la magie agir. Son sang commença à s'écouler hors de son corps, et il se retrouvait incapable de se guérir lui-même sans relâcher son Chasseur qui se débattait sous sa poigne.

Du coin de l’œil, Antenore vit Klaus se relever et tituber jusqu'à sortir de son champ de vision en direction de Vivence. Il n'avait donc pas été trop grièvement blessé.

Rassuré sur ce point, Antenore se permit de laisser cours à sa fureur :

— Tu cherchais quoi en t'attaquant à lui, Cirillo ? Grogna-t-il en accentuant sa poigne. Tu voulais me provoquer, ou tu espérais que ton ridicule piège suffirait à m'avoir ?

Il faisait mine de ne pas en souffrir, mais le sang s'échappant de lui drainait également sa puissance. Antenore risquait à tout instant de voir ses pouvoirs trop affaiblis pour vaincre son Chasseur qui essayait de se libérer.

Cirillo grimaçait, ses deux mains griffant les bras déjà ensanglantés d'Antenore sans parvenir à se défaire de sa prise. Ses yeux, dépourvus de la moindre haine, semblaient simplement désespérés à l'idée d'échouer, encore une fois, à le vaincre. Il n'en était pas loin, pourtant, mais Antenore faisait de son mieux pour le dissimuler.

— Ou alors tu as voulu faire de moi le dernier sang, continua Antenore d’une voix plus basse. C'est cela, pas vrai ? Tu ne pourrais pas te contenter de me tuer moi, il faut aussi que tu amènes toute ma famille dans la tombe ?

L'air était étouffant, la chaleur alourdissait ses membres et la magie de Cirillo épuisait son énergie. Antenore n'allait pas tenir longtemps si cela continuait, mais il ne pouvait pas relâcher la prise sur son ennemi, pas un seul instant, ou il en serait fini de lui.

Soudain, dans son dos, un hurlement de rage et de douleur retentit, lui glaçant le peu de sang qui restait dans ses veines.

Antenore eut tout juste le temps de relâcher Cirillo avant qu'une masse sombre et vengeresse ne bondisse sur le Chasseur. Klaus, sous sa forme lupine, mordit sauvagement l'épaule de Cirillo et tenta de la disloquer en tirant violemment dessus.

Antenore n'eut aucun mal à comprendre la raison des gémissements désespérés du loup-garou.

Pantois, il ne put rien faire d'autre que rester sur place à observer le gardien de Vivence tenter de venger sa mort.

Hélas, Cirillo était trop puissant pour lui. Il réussit à l'écarter brutalement, l'éjectant aux pieds d'Antenore avant de se mettre debout, prêt à reprendre le combat contre le vampire.

Cependant, Antenore n'avait plus aucune raison de rester ici. Il rejoint rapidement Klaus et saisit sa fourrure au niveau de la nuque. Ne faisant pas l'honneur d'un dernier regard en direction de son Chasseur, il bascula de l'autre côté de la méditerranée, incapable d'aller jusqu'à la Grotte dans son état.

Resté seul sur la place abandonnée, Cirillo hurla son échec, si fort que les sentiments comme la colère ou la frustration revinrent en surface, presque assez pour qu'il les ressente.

Épuisé par le combat, il perdit connaissance avant de les saisir, tout comme Antenore s’évanouissait de son côté.

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Dans un cercle infini

Vicieuses, douloureuses, inutiles

Les actions se succèdent en vain.

Ils font de leur mieux

Mais mieux ne sert à rien

Quand on cherche à faire pire.

L'un chasse,

L'autre court,

Mais aucun ne sait où il va

Et jamais ils n'arrivent à bout l'un de l'autre.

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