Au Diable la Foi

Chapitre 13 : La fragilité des hommes

Le calme était revenu sur la place en ruine de la ville abandonnée. La nuit était toujours là. Les étoiles, la lune et la magie étaient toujours là, mais tout le reste avait disparu : le vampire, son camarade, et surtout la chance pour Cirillo de gagner.

Encore une fois, il avait échoué dans sa mission.

Avec lenteur, Cirillo marcha vers le corps de l'humain pour prendre son pouls. La peau était silencieuse et sa poitrine immobile. Il plaça la paume de sa main à plat sur son torse et lança une faible dose de magie, recherchant la moindre réaction. Cependant, le corps ne tressaillit pas plus que s'il avait été un objet inanimé. Il resta totalement figé, affalé là où le loup-garou l’avait laissé plus tôt.

Le Chasseur soupira avant de se laisser aller contre le mur à côté du cadavre.

Cirillo n'avait pas prévu de le tuer de cette manière, et même, d'une façon générale, il essayait d'épargner les vies humaines quand il le pouvait. Néanmoins, le voyage forcé avait été trop éprouvant pour sa nature humaine, et il s'était brisé en chemin.

Ce n’était pas le seul problème : tout avait été soldé d'un échec aujourd'hui ! Il y avait l'humain qu'il n'avait pas pu utiliser comme moyen de pression, mais aussi le loup-garou qui n'aurait pas dû accompagner son vampire, et le piège qui n'avait pas été assez tenace.

Pourtant, Cirillo y avait mis toute sa puissance. Ce piège était le maximum de ses capacités, il aurait dû drainer le sang et la magie du vampire jusqu’à ce qu’il perde connaissance et le laisse vulnérable. Mais ce fut comme si Antenore n’en souffrait absolument pas, que ce n’étaient que des égratignures bénignes.

Alors, si même cela n'était pas suffisant pour vaincre son vampire… Qu'est-ce qui le serait ?

Un instant, il se sentit découragé. Un instant seulement. Puis il se redressa, ses sentiments déjà dilués dans son esprit de Chasseur.

De nouveau entièrement tourné vers sa mission, il commença à chercher un nouveau plan. Il devait également finir de payer Blanche Neige pour son travail. Que sa mission aie échoué ou non, elle avait ouvert les portes de la Grotte pour en faire sortir l'humain, Cirillo lui devait donc encore trois cœurs.

Il repartit sans plus attendre, abandonnant derrière lui le cadavre d'un garçon qui n'avait jamais demandé autant d'attention de la part des forces surnaturelles, mais qui en avait tout de même payé le prix.

Et pourtant, au moment où son corps avait été écrasé par la magie l'expulsant de la Grotte, Vivence ne regrettait en rien ce qu'il s'était passé. Il était heureux d'avoir pu vivre avec le frère de son ancêtre, d'avoir rencontré les personnages des légendes que sa mère lui racontait, et d'être rentré dans ce monde fantastique, où aucun danger n'était plus important que la beauté des créatures qui y vivaient.

Vivence s’était éteint dans la peur, mais pas dans le regret.

.

Bien loin du corps éternellement immobile de Vivence, Klaus pleurait désespérément, hurlant sa rage et sa colère.

Il ne pouvait accepter l'idée d'avoir échoué dans la mission que lui avait confié le Chaperon Rouge, ni se pardonner de ne pas avoir réussi à protéger son ami le plus précieux. Il était si bouleversé qu'il se retrouvait incapable de reprendre forme humaine, se contentant d'alterner entre une violence qui le faisait se jeter contre les murs, et une tristesse qui le faisait tomber au sol pour gémir sa détresse.

Malheureux, honteux, Klaus continuait de se lamenter sans réussir à faire quoi que ce soit. Il n'avait même pas un corps dont il pourrait fermer les yeux pour le mettre en terre…

Et ce vampire qui ne se réveillait pas ! Que ferait Klaus si le matin arrivait avant qu'Antenore ne se reprenne ? Klaus n'était absolument pas en état d'ouvrir les portes de l'Enfer. Déjà en temps normal, sa faible puissance ne lui permettait de le faire que depuis certains lieux, mais là, son esprit était bien trop tourmenté pour faire quoi que ce soit de magique.

Il lui fallut de longues minutes avant de se reprendre suffisamment pour retrouver forme humaine. Même une fois qu’il eut réussi, il se sentait si faible qu'il n'aurait même pas pu se mettre debout avec toute la volonté du monde, qu’il n’avait de toutes façon pas.

Par contre, il avait récupéré assez de clarté d'esprit pour comprendre que la priorité n'était pas de se remette de son chagrin. C'est pourquoi il se traîna jusqu'au vampire et lui attrapa la mâchoire pour l'ouvrir. Il eut du mal à le faire, car un vampire inconscient est presque aussi rigide qu'un cadavre, mais il réussit finalement. Il plaça alors son poignet contre elle jusqu'à ce que les fines dents pointues percent la peau et la veine, permettant à son sang de rejoindre le corps d’Antenore.

Laissant son bras en place, Klaus s'allongea sur le flanc, près de son camarade, et ferma les yeux en espérant échapper à la dure réalité.

Hélas, la réalité était telle que seuls les fous pouvaient y échapper… Et Klaus n’eut pas la chance de le devenir.

.

Antenore rouvrit les yeux alors qu'une force envahissait peu à peu son corps, remplaçant celle qu'il avait perdue lors du combat contre Cirillo. Progressivement, il prit conscience de son état physique, et surtout du poignet pressé contre sa bouche. Il cligna des yeux, confus, et analysa son environnement élargi pour comprendre la situation.

Klaus était recroquevillé à côté de lui et se vidait de son sang depuis il ne savait combien de temps. Antenore s'empressa donc de le retirer de ses lèvres et de le soigner magiquement, avant de se redresser en position assise.

Le loup-garou était inconscient, mais sa vie n'était pas en danger. Par contre, la luminosité de la pièce annonçait un lever de soleil imminent. Antenore s'était éveillé juste à temps.

Prenant Klaus contre lui, il ouvrit les portes de la Grotte et apparu à quelques pas seulement de son appartement, sur la passerelle. Il porta le loup-garou jusqu'à chez lui, et ouvrit la porte en lui donnant un coup d'épaule avant d'entrer à l'intérieur. Le golem n'avait pas bougé depuis son départ, et l'enfant s'était endormi. Antenore alla déposer sa charge sur le lit, sans beaucoup de douceur néanmoins, et ne prit pas la peine de le couvrir. Quant à lui, il s'assit non loin à même le sol, avant de laisser sa tête aller contre le mur.

Cirillo avait enlevé Vivence et il l'avait tué. Ce Chasseur avait réussi à tuer un autre membre de sa famille, alors même qu'Antenore avait tout fait pour la protéger, qu’il avait déployé des moyens gigantesques, qu’il avait fait appel aux plus puissantes sorcières du monde occidental… Cela faisait des siècles que ce drame n'était plus arrivé.

Le bruit des épines de ronces grattant le sol lui fit relever les yeux. Le golem s'était placé devant lui.

Il plia son corps en avant tout en gardant les bras à l'horizontale, dans une position qu'aucun humain normalement constitué ne pourrait reproduire. Comprenant son intention, Antenore prit le fils de Vivence dans ses propres bras et le berça contre lui.

C'est vrai, sa famille n'avait pas encore entièrement disparu : Lanzo était encore là, lui.

Avec le temps, la peau de l'enfant avait pris une couleur un peu plus humaine, bien que ses oreilles aient gardé leur teinte et forme d'origine. L'enfant était déjà influencé par les rayons de lune et avait une vivacité moindre en journée que durant la nuit. À presque un an, son entourage humain, loup-garou et vampire avait déjà commencé à déteindre sur son développement… Mais pour l’humanité, cela s'arrêterait là, car son père ne reviendrait jamais lui accorder son attention et son amour.

Le corps d'Antenore ne pouvait plus pleurer depuis bien longtemps, et pourtant, en ce moment précis, il en avait terriblement envie. Il se disait que, s'il avait pu pleurer, le deuil aurait été bien plus facile à vivre.

Pour Antenore, à la place des pleurs, il y avait l'habitude. À force de laisser des vies derrière lui, il avait appris à ne plus s'attrister pour chacune d'entre elles, à se relever rapidement afin de reprendre le cours de son immortalité.

Du moins, c'est ce dont il essayait de se convaincre, assis sur le sol face à un golem immobile, un bébé endormi dans ses bras et un loup-garou inconscient dans son lit.

L'arrivée de Vivence dans son monde l'avait tant animé que ce calme soudain le rendait triste. Chaque fois qu'il était en sa compagnie, chaque fois qu'ils discutaient, la vie d'Antenore devenait moins morne, plus intéressante. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus discuté ainsi avec un humain insensible à son aura. Il regrettait de ne pas en avoir profité plus intensément quand il en avait l'occasion. Au lieu de quoi il avait continué sa vie en dehors de la Grotte, ne rentrant que de temps en temps… Et voilà que c’était trop tard.

Le vampire avait la fâcheuse tendance à oublier que, quelle que soit l'affection qu'il accordait aux humains, leur temps passé sur terre restait aussi rapide qu'un éclair, que ce temps était fragile et si facile à raccourcir…

Comme il l'avait dit un jour à Vivence, on ne peut totalement comprendre ce que ressentent ceux qui ont une espérance de vie trop différente de la sienne. Antenore l'avait oublié. À force d'apprécier la présence de Vivence chez lui, il avait préféré ne pas penser au jour où arriverait la fin de leur cohabitation… Et maintenant, il en subissait les conséquences.

Il aurait dû mieux s'y préparer.

Avec un soupir, Antenore se releva et rendit l'enfant au golem.

— S'il se réveille, occupe toi aussi du chien de gard… Ah, c'est vrai qu'il n'a plus rien à garder.

Il resta un instant silencieux puis haussa les épaules. Klaus pourrait continuer de vivre ici s'il le désirait. Antenore n'allait pas le mettre à la porte, malgré ce qu'il lui avait tant de fois répété par le passé.

Contournant le golem, le vampire sortit de ses appartements et commença à monter les escaliers menant à l'étage des sorcières. Il avait besoin d'informations, et comptait bien les obtenir sans tarder.

Il avait suffisamment vu le Chaperon Rouge cette année, ce n'était donc pas vers cette ensorceleuse là qu'il se tournera cette fois. Il y en avait d'autres, et l'une d'entre elle lui devait justement une faveur.

La mort des humains était naturelle, c'est vrai. Ce n'était pas pour cela qu'elle ne devait pas être vengée.

Cirillo était intouchable, bien sûr, mais Antenore savait pertinemment qu’un Chasseur n'avait pas le pouvoir d'expulser qui que ce soit de la Grotte.

Et les intermédiaires se punissent aussi bien que les coupables.

.

Si fort peut être le cœur des hommes

Quand ils aiment, quand ils espèrent, quand ils veulent.

Mais si faible peut être leur esprit

Quand on les blesse, quand on les laisse, quand ils sont seuls.

Il ne reste plus qu'un humain brisé

Un loup désespéré

Un vampire déterminé

Et un Chasseur.

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