Au Diable la Foi

Chapitre 14 : l'âme damnée de Gretell

« Ne t'approche pas d'elle, c'est l'âme damnée de Gretell. Elle te dévorerait sans hésitation. »

C'était l'une des premières choses qu'on avait dit à Antenore à propos des habitants de la Grotte, quand il y était apparu. À l'époque, l'être ne dissimulait pas encore son corps sous d'épais vêtements, et la simple vision de son visage tourmentait les malheureux qui croisaient sa route.

On lui avait également dit que cette âme damnée était le mal absolu, que personne ne pouvait la contrôler et que le seul moyen à leur disposition pour s'en protéger vraiment, cela aurait été de l'abattre. Antenore n'avait pas pu prendre cela au sérieux. C'était une solution extrême et une vision presque stéréotypée de l'ennemi : trop puissant pour être maîtrisé et trop méchant pour être raisonné, que l'on ne peut que tuer.

À tel point qu'Antenore n'avait pas trouvé cela très crédible, et avait fini par passer outre les recommandations des créatures, pourtant bien intentionnées, qui l'avaient conseillé.

Combien d'années avait-il fallu pour que ses salutations lui soient retournées ? Combien avant que l'âme damnée de Gretell accepte de le regarder en face, et qu'ils puissent discuter tous les deux ? Beaucoup, c'est vrai. Mais pas assez pour décourager le vampire.

Depuis que Gretell était devenue ensorceleuse et était venue vivre dans la Grotte, Antenore était la première personne à réussir à devenir ami avec son âme damnée, à apaiser son esprit torturé et à l'aider à se faire accepter des autres habitants de la Grotte. Gretell lui en était reconnaissante, elle le lui avait dit.

Pour Antenore, il était temps qu'elle le prouve.

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L'âme damnée de Gretell n'avait plus vraiment de forme depuis longtemps. Décomposée, reformée, moisie, recousue… Son enveloppe charnelle était en un si mauvais état qu'elle s'était finalement cachée sous un grand manteau noir, pour ne pas trop effrayer les visiteurs.

Il n'y avait pas souvent de visiteurs de toute manière. À peine quelques fous, quelques désespérés, et quelques sorcières.

Ces dernières ne venaient pas lui demander conseil, oh non. Gretell n'avait aucun conseil à donner, tout le monde le savait bien… Les sorcières venaient prendre exemple, pour ne pas faire les mêmes erreurs qu'elle. Elles venaient la voir comme on assiste à une mise à mort, comme on regarde une bête de foire.

Qu'elles regardent, peu importe. Leur moquerie et leur arrogance ne les protégeront pas quand son âme damnée viendra les dévorer.

— Amène moi à ta maîtresse.

L'âme damnée se retourna lentement pour faire face à l'homme qui l'avait interpellée. C'était un jeune homme aux cheveux roux et aux yeux froids, qu'elle connaissait bien. Jamais il n'avait été méchant avec elle, jamais il n'avait essayé de l'utiliser pour blesser sa maîtresse. C'était Antenore le vampire.

Ce qu'il attendait de l'ensorceleuse, l'âme damnée n'en savait rien. Gretell acceptait la présence d'Antenore au même titre que celle des sorcières, mais au moins, avec lui, Gretell n'était pas importunée.

Alors l'âme damnée ne posa aucune question. Elle s'inclina devant le vampire, commença à marcher vers le foyer de sa maîtresse, et il la suivit.

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La salle où vivait l'ensorceleuse était remplie de miroirs, de toutes les formes, de toutes les tailles et de toutes les factures.

Ils recouvraient les murs, le sol et le plafond, et remplissaient un grand bassin au centre de la pièce où Gretell l'ensorceleuse vivait et dormait. Enfin, face à ce bassin et dos à la porte se dressait une immense glace à pied dans laquelle était enfermé son frère, son tendre petit frère maudit.

Il était enfermé dans le miroir magique depuis plus de temps qu'elle n'était capable de le dire, mais elle ne désespérait pas de trouver le moyen de le sauver. Elle avait l'éternité pour cela.

Ce jour-là, ou peut-être était-ce une nuit, Gretell n'en savait rien, trois coups retentirent contre la porte qui la séparait du reste de la Grotte. Un reste de politesse que peu utilisaient encore, de nos jours, surtout vis-à-vis d'elle. Les bonnes manières allaient rarement jusqu'à attendre l'autorisation pour ouvrir, et aujourd'hui ne fut pas une exception.

Antenore le vampire entra dans la pièce, inhabituellement agité. Gretell se tourna entièrement vers lui pour l'écouter.

Elle n'appréciait pas particulièrement Antenore, et n'était pas sûre que quelqu'un ressente sincèrement de l'affection pour lui. Par contre, elle respectait ce vampire qui avait su aider bon nombre de ses sœurs et sauver bien des âmes, jusqu'à présent. C'était pourquoi elle s'était promis que, le jour où Antenore viendrait à elle avec une requête, elle ferait tout son possible pour la satisfaire.

Négligeant les débris de verre jonchant le sol, Antenore s'agenouilla au bord du bassin et s'inclina face à elle, réclamant silencieusement son aide.

— Qu'y a-t-il ? Demanda-t-elle d'une voix rauque de n'être que peu utilisée.

Il resta silencieux plusieurs secondes et Gretell put voir à quel point il était fébrile, même s'il essayait de le dissimuler. Au bout d'un certain temps, il réussit à lui répondre :

— Quelqu'un a attaqué un membre de ma famille, l'expulsant de la Grotte pour le tuer. Je veux savoir qui a fait cela, et qui je dois punir.

Gretell fronça les sourcils, sincèrement préoccupée. Elle savait à quel point la famille était importante pour lui, ainsi que les efforts qu'il avait fournis quotidiennement afin de la protéger de son Chasseur. Elle était désolée que cela n'aie pas suffit, une fois de plus. Elle se souvenait encore de la détresse qui l'avait saisi lorsque la quasi totalité des descendants de son frère avaient été anéantis, avant que le Chaperon Rouge lui offre les Yeux du Diable. Antenore tenait à sa famille plus qu'aucun immortel que Gretell connaissait…

— Je t'aiderai, lui dit-elle en levant une main couverte de coupures pour caresser le visage d'Antenore. N'aies aucun doute, les coupables seront punis.

Il ferma les yeux et hocha la tête.

Il ne dit pas merci, il n'en avait pas besoin. Gretell savait qu'il lui en serait reconnaissant quand son courroux serait tombé sur le coupable. À ce moment-là, peut-être dira-t-il un mot pour elle. Ou peut-être estimera-t-il qu'elle avait simplement payé sa dette pour avoir aidé son « âme damnée », comme ils l'appelaient dans la Grotte.

Au fond, Gretell n'y accordait pas grande importance. Elle prenait ce qu'on lui donnait, et s'en contentait toujours. Elle était ensorceleuse après tout et, à ses yeux, c'était cela, la raison de leur présence dans la Grotte où vivaient les créatures de la nuit, le devoir qu'elles cinq avaient à respecter.

— Va-t-en à présent, je vais chercher. Tu sauras lorsque j'aurais trouvé.

Et Antenore, sans un mot de plus, s'en alla.

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Quand Klaus ouvrit les yeux, il était de retour dans la Grotte, ce qui le soulagea. Il avait craint que son sang ne suffise pas à ranimer Antenore à temps.

D'ailleurs, le vampire était absent de la pièce. Il n'y avait que Lanzo, le regardant depuis les bras du golem de ronce.

S'asseyant, la tête légèrement tournante à cause de sa perte de sang, Klaus tendit les bras. Le golem y déposa le bébé avant de se redresser et rester là, figé. Berçant doucement le fils de l'humain qu'il aurait dû protéger, le loup-garou pleura un peu, aussi silencieusement qu'il le pouvait. Il ne voulait pas déranger le bébé qui s'assoupissait dans ses bras.

Qu'allait-il faire à présent ?

Klaus s'était habitué à vivre ici, dans la Grotte, loin de la lune et de sa meute, sans avoir besoin de dissimuler sa nature. Remonter à la surface une seule fois par mois lui suffisait, désormais. Il s'était attaché à Vivence, avait appris à tolérer Antenore, à s'occuper de Lanzo et avait même réussi à s'entendre avec Arnaud.

Cette vie-là lui était devenu agréable, il s'y plaisait, mais désormais, elle était finie. Vivence n'était plus là et Antenore ne voudrait plus l'héberger maintenant.

Mais qui s'occuperait de Lanzo ? Le vampire était rarement ici, quant à l'incube, ce n'était pas vraiment le genre de personne à savoir élever un enfant… Peut-être Klaus pourrait l'élever lui-même, si Antenore le lui permettait. Il partirait vivre dans une zone assez désertique, pour que le golem et les oreilles de Lanzo ne causent pas de problème en étant vus par des humains. Klaus était sûr qu'il pourrait l'éduquer correctement.

— Klaus.

Il releva brutalement la tête, n'ayant pas entendu Antenore entrer dans la pièce.

Le vampire était visiblement troublé, mais pas autant que le loup-garou. Pourtant, pour une fois, Klaus ne lui fit pas la moindre remarque sur sa capacité à prendre les choses à la légère. En réalité, il l'enviait un peu pour ça aujourd'hui. Cela l'aurait soulagé de ces sentiments étouffants qui malmenaient son âme en ce moment même.

— J'ai envoyé une ensorceleuse trouver qui a causé la mort de Vivence.

— C'est ton Chasseur qui a fait ça, répliqua Klaus.

L'air de la pièce se retrouva soudain envahi par son aura, menaçant d'étouffer le loup-garou. Il avait beau s'être habitué à la présence du vampire, il était encore bien trop faible pour supporter les colères magiques de l'être multi-centenaire. Ce dernier l'avertit d'une voix basse et menaçante :

— Personne n'attaquera mon Chasseur.

Tremblant, à bout de souffle, Klaus donna son accord d'un hochement de tête. La pression magique se fit aussitôt moins forte et il put se reprendre quelque peu.

— Les Chasseurs ne peuvent intervenir dans la Grotte, c'est pour cela qu'elle est le refuge privilégié des créatures. Cirillo a donc dû demander à quelqu'un d'autre de faire sortir Vivence, c'est cette personne que je veux. Est-ce que tu la veux aussi, Klaus ?

Comme un éclair, tous les bons moments passés avec Vivence défilèrent dans son esprit, il repensa à son sourire, sa bonne humeur et sa nonchalance. Il se souvint de la demande du Chaperon Rouge pour protéger l'humain, et du corps inerte prouvant son échec.

— Je la veux.

Car quand on ne peut plus protéger, il ne reste qu'à venger…

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Il fallut plusieurs jours pour que Gretell trouve l'origine de l'intervention sur les protections de la Grotte.

Elle avait déjà eu affaire à Blanche Neige, par le passé, quand celle-ci lui avait volé le miroir magique où était enfermé son frère. Gretell avait été si marquée par cet événement que c'était à partir de celui-ci qu'elle avait cessé de quitter la pièce où elle vivait, afin de pouvoir toujours protéger les miroirs qu'elle avait récoltés tout au long de sa vie.

Cette fois, elle n'avait nul besoin de quitter son chez elle. Elle transmit uniquement à Antenore l'information, et le laissa régler lui-même ses comptes, refusant de s'en mêler plus.

Ce n'était plus son devoir…

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Marchant dans la forêt

Tenant son frère par la main

Elle semait des cailloux

Et avançait toujours plus loin.

Marche, marche, petite Gretell, suit l'odeur de pain d'épice.

Dans la maison au goût sucré

Une sorcière les attendait

Elle enferma le garçon dans un miroir

Et fit de Gretell sa disciple.

Croît, croit, petite Gretell, apprends ce qu'il faut pour te venger

Quand tu seras assez forte

Tu damneras la vilaine

Qui autour de ton frère

A fermé éternellement la porte.

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