Au Diable la Foi

Chapitre 15 : Au nom du…

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Les sept armées de Blanche Neige avaient été grandement affaiblies par le passage du Chaperon Rouge quelques temps plus tôt. En d’autres temps, même Antenore aurait eu beaucoup de difficultés pour parvenir jusqu’à la mercenaire. Là, le reste des sept armées ne résista pas longtemps à sa puissance et à la colère de Klaus. La sorcière en elle-même fut bien plus dure à vaincre.

Blanche Neige n'était pas devenue immortelle par caprice, elle n'avait pas non plus obtenu ses armées de petits êtres par hasard. Sa magie était puissante, et alors qu'elle se défendait des attaques du vampire et du loup, la région entière fut bouleversée par des catastrophes ''naturelles''. Des tremblements de terre et orages causèrent de nombreux dégâts et coûtèrent la vie à de nombreuses personnes, dans l'indifférence totale des combattants.

Antenore venait de perdre un membre de sa famille, Klaus son plus proche ami. Qu'avaient-ils à faire des vies humaines ou de leurs maisons ? Strictement rien. Tout ce qui comptait à leurs yeux, c'était leur vengeance.

Ce fut finalement Klaus qui mit fin à la vie de la mercenaire, refermant sa mâchoire lupine sur son cou gracile et blanc avant de le briser.

C’est ainsi que la puissante sorcière au cœur sanglant trépassa, à cause d'un travail parmi d'autres. Elle avait accepté une demande en espérant récolter une grande récompense… à la place de quoi elle avait subi la plus lourde des conséquences.

Après la mort de Blanche Neige, Klaus pleura encore, mais beaucoup moins douloureusement que précédemment. Il avait l'impression d'avoir fait de son mieux, d'avoir fait tout son possible pour réparer son erreur passée. Cela ne ramènerait pas Vivence à ses côtés, il le savait bien, mais il se disait que l'exécution de cette femme permettrait au moins à son ami de reposer en paix.

— Tu devrais retourner à la Grotte, lui dit finalement Antenore. Tu es autorisé à continuer de vivre chez moi aussi longtemps que tu veux. Après tout, Lanzo a besoin de ta présence.

— Et toi ?

Le vampire le regarda droit dans les yeux de telle manière que Klaus sentit qu'il ne devait pas insister. Hochant la tête, il se concentra jusqu’à parvenir à ouvrir les portes, grâce à la magie stagnant sur les lieux, et disparut de la surface.

Après le départ de Klaus, Antenore marcha jusqu'au ''trône'' de Blanche Neige qu'ils avaient renversés durant le combat. Il le redressa sur ses pieds et s'assit dessus, avant de se pencher en avant pour appuyer ses avants-bras sur ses cuisses, croisant ses mains entre elles.

Puis il attendit.

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Cirillo rangea la dernière pomme dans le sac avec les autres.

Il était frustré de perdre ainsi son temps pour quelque chose qui ne l'aidait pas à trouver son vampire, mais il était conscient que se mettre une sorcière aussi puissante que Blanche Neige à dos était le meilleur moyen de mettre fin à sa vie prématurément, et donc perdre encore des années avant d'être de nouveau en mesure d'affronter son vampire.

Utilisant la magie divine, Cirillo apparut sur le territoire de Blanche Neige afin de finir de payer sa dette.

Cependant, à peine s'était-il matérialisé sur place qu'il se tendit, sentant instinctivement que quelque chose n'allait pas. Très vite, ses craintes furent confirmées : aucun nain ne vint l'accueillir, aucun farfadet, gnome ou lutin ne surveilla son avancée et il ne vit nulle trace de morgan ou de fée… Jusqu’à commencer à croiser leur cadavres, ensanglantés, éventrés, déchiquetés, ponctuant le chemin menant à la pièce où il avait rencontré Blanche Neige les fois précédentes. Les petits êtres avaient été massacrés, et il ne semblait plus y avoir le moindre signe de vie ou de magie aux alentours.

Pourtant, plus il s'approchait de sa destination, plus il sentait que quelque chose l'attendait là-bas… Ou plutôt quelqu'un, et pas n'importe qui.

Saisissant la garde de son long couteau à double tranchant, bénie par l’église, il le dégaina silencieusement et continua son avancée prudemment.

Mais toute précaution était inutile, son vampire savait déjà qu'il venait et l'attendait, les yeux fixés sur la porte que Cirillo franchit.

Le Chasseur avança de quelques pas avant de s'immobiliser, ne comprenant pas les intentions de son vampire. Il ne semblait pas vouloir se battre, ni venger l'humain que Cirillo avait malencontreusement tué quelques temps plus tôt. Il restait simplement là, à le regarder calmement, sans faire un geste.

Finalement, il prit la parole, sa voix raisonnant dans la grande salle comme s'ils étaient dans une église :

— Cirillo, ton nom signifie « consacré au divin ». C'est l’Église qui t'a donné ce nom, et qui te renomme ainsi à chaque renaissance, quand ils viennent t'arracher à ta famille pour te remplir le cerveau de tous leurs préceptes, de ton obligation de les servir, de les respecter…

Le chasseur ne bougeait toujours pas, incapable de comprendre où le vampire voulait en venir.

— Ne trouves-tu pas cela stupide, que ce soit l’Église qui t'aie chargé du devoir de tuer le monstre ? Ou, plutôt que stupide, je trouve cela plutôt amusant, en réalité.

Le vampire posa ses mains sur les accoudoirs et se leva, tandis que Cirillo raffermissait sa poigne sur son arme en le voyant faire.

— Après tout, la religion n'est qu'un prétexte. Les techniques de purification existaient avant les Églises, les Chasseurs avant les prêtres pour les créer, les signes de croix avant les crucifiés… La chrétienté est le support actuel, mais il s'éteindra un jour, et il sera remplacé par autre chose, comme il a remplacé l'ancien soutien.

Le vampire fit un pas dans sa direction et Cirillo se mit en garde.

— Mais toi, mon beau Chasseur, tu ne t'éteindras pas.

— Je le ferai, nia Cirillo. Dès que je t’aurai tué.

— Tu te trompes, insista Antenore en faisant un pas supplémentaire. Sais-tu pourquoi ?

Il ne savait pas, mais ne répondit rien. Il se sentait de plus en plus nerveux face au comportement illogique du vampire. Pourquoi était-il si calme ? Pourquoi parlait-il de cela ? Cirillo ne comprenait pas, et cela le mettait mal-à-l'aise.

Il avait beau observer tout autour de lui, il ne sentait aucun piège, aucune magie offensive. Juste son vampire qui avait commencé à marcher autour de lui sans même prendre la peine de le regarder, alors que Cirillo ne le lâchait pas des yeux.

— Tu ne le sais pas, de toute évidence… Alors je vais te révéler un secret. Le seul moyen qu'ont les Chasseurs de vaincre leurs « monstres », est de le faire dans leurs premières vies si la créature à laquelle ils sont liés n'est ni trop vieille, ni assez puissante.

— C'est faux.

— Je sais ce que tu vas me dire, le coupa Antenore en souriant d'un air faussement ingénu. La plupart des créatures immortelles finissent par mourir de la main de leur Chasseur, après une longue poursuite. Certes, c'est ce qui arrive souvent. Mais ce n'est pas grâce à la puissance des Chasseurs, de l’Église qui les a créés, ou de leurs petites manigances sacrifiant les êtres qui sont chers aux créatures…

La voix du vampire avait soudain baissé de plusieurs degrés, et l'air de la pièce se remplit soudain d'une aura menaçante, si forte qu'il devint difficile de respirer. Le vampire se retourna enfin face à lui.

— Si les monstres meurent sous la main de leurs Chasseur, c'est parce que les monstres se laissent tuer.

L'atmosphère s’alourdit un peu plus, pressant son corps à un point tel que Cirillo commença vraiment à s'inquiéter de pouvoir réagir à temps lorsque son vampire cessera de parler et l'attaquera.

— Mais moi, continua Antenore, je ne compte pas me laisser faire. Vois-tu, j'ai…

Il ne finit pas sa phrase, surprenant Cirillo qui fut trop lent pour bloquer le vampire. L'arme lui fut arrachée des mains à une vitesse surhumaine, puis le Chasseur fut poussé si fort qu’il se sentit décoller du sol avant de s'effondrer sur le dos, le souffle coupé.

Cirillo sentit deux poignards qu’il n’avait pas vu apparaître se planter dans ses paumes, les clouant au sol comme s'il n'était qu'un vulgaire papillon, les bras en croix plantés dans le plancher. Il grogna de douleur en tentant de se redresser, quitte à se déchirer les mains, mais déjà son vampire lui sautait dessus, s'écrasant sur son torse pour lui couper le souffle. Il s'installa ensuite sur lui plus confortablement, allongeant tout son corps le long du sien pour bloquer ses jambes sous les siennes. Il ne garda que le haut de son buste relevé, afin de pouvoir le regarder dans les yeux.

Son sourire était dur, comme toujours lorsqu'il était face à lui.

— Je suis navré, Cirillo, de devoir en arriver là...

Il avait sincèrement l'air navré, comme s'il se sentait effectivement mal d'avoir à agir de la sorte et qu'il n'avait pas d'autre solution.

La compassion ne resta néanmoins pas longtemps sur son visage d'adolescent. Elle fut bientôt remplacée par un regard hautain et moqueur, comme s'il se rattrapait des sentiments qu'il ne devait pas ressentir envers son Chasseur. Il reprit la parole :

— Qu'est-ce que ça fait, Cirillo, d'être crucifié comme cet humain que tu vénères ?

Il se frappa le front, comme s'il venait de réaliser quelque chose, et cette mise en scène exaspéra le Chasseur qui se retint de jurer. Le vampire rectifia :

— Ah non pardon, il est vrai que Jésus n'est rien pour toi. Tu es un Chasseur, après tout. Les prêtres, les saints, Dieu... Tout cela n'a pas la moindre importance.

Souriant, Antenore rajouta d’une voix doucereuse :

— Le seul qui te fait vivre, c'est moi.

Cirillo grinça des dents, énervé comme jamais il ne l'avait été par les mots qui l’atteignaient malgré lui. Il aurait voulu qu’il arrête, mais son vampire continua, impitoyablement :

— Parce que tu as été créé pour moi, tu vis pour moi, et tu mourras par moi. Combien de fois j'ai mis fin à ta vie, Cirillo ? Dix, vingt fois ? Je suis sûr que tu les as comptées, que tu as conservé chacun de ces souvenirs précieusement, jusqu'à ce que tu puisses me rendre la pareille.

— …

— Tu ne nies pas, c'est bien.

Le vampire se pencha vers lui, effleurant ses lèvres dans un baiser d'une douceur surprenante et inattendue. Cirillo le mordit aussitôt, bien évidemment, mais ça n'avait pas la moindre importance. Son vampire ne ressentait pas la douleur, il avait cicatrisé à la seconde même où Cirillo avait retiré ses dents.

Il le vécu comme un affront à sa tentative de résistance, mais l’aura du vampire l’empêchait toujours de réagir aussi violemment qu’il l’aurait voulu. Il n’aurait jamais imaginé que son vampire était capable d’une telle chose. C’était comme si, toutes ces années, Antenore lui avait fait croire que Cirillo pourrait le vaincre, que c’était à sa portée, et qu’il lui démontrait aujourd’hui seulement à quel point cela avait été une illusion.

— Est-ce que tu me hais, Cirillo ?

Cette fois, il attendait sa réponse, alors le Chasseur répondit sincèrement que non.

— C'est vrai… Au bout de tant de siècles, tu ne ressens plus rien, n'est-ce pas ?

Il ne nia pas et le vampire sourit.

— Tu sais, je pourrais te détruire... Te détruire à tel point que même ton Dieu ne pourrait te ressusciter. Cela fait des décénies que c'est en mon pouvoir. Sais-tu pourquoi je ne l'ai jamais fait ?

Son vampire ne souriait plus, ses mèches rousses glissaient devant ses yeux, doucement, comme pour atténuer la tristesse résignée qui s'y reflétait. Cependant, rien ne pouvait dissimuler les ressentis d'un vampire aux yeux de son Chasseur. Tous les efforts du monde ne pouvaient couvrir, cacher, ou travestir ses sentiments. Un Chasseur était fait pour deviner cela, c'était un outil indispensable pour tuer son vampire après tout… Même si, ce jour-là, Cirillo ne savait comment utiliser cette tristesse qu’il ne comprenait pas.

Le vampire reprit :

— Je ne l'ai pas fait parce que moi aussi je suis vieux. Tant que tu seras là, la possibilité de mourir ne disparaîtra pas. Et tant qu'elle sera là, je ne deviendrai pas fou...

Il l'embrassa à nouveau et cette fois Cirillo ne mordit pas, le laissant faire tout en restant parfaitement immobile. Son vampire commença alors à onduler doucement contre ses hanches, avec un peu de difficulté vu leur positions, mais sans la moindre hésitation.

Cirillo savait qu'ils faisaient quelque chose d'interdit et de tabou. Comment ne pas le savoir ? Il était né pour le tuer, et à la place ils s'embrassaient et se frottaient l'un contre l'autre ? C'est impardonnable, contre-nature ! Ils étaient Chasseur et vampire, comment pourraient-ils avoir le droit de faire cela ? La douleur dans ses paumes était plus forte que jamais, mais il ne parvenait pas à y penser vraiment. D'autres sensations étaient hautement plus importantes : toutes celles venant du contact avec le vampire.

Pourtant, il tenta de prier, espérant que ces mots mille fois répétés l'éloignent de la tentation, lui donnent la force de combattre encore. Qu’ils l'aident à se concentrer, à profiter de leur proximité pour agir et mettre fin à ce combat qui n'avait que trop duré…

Seulement, sa prière ne parvenait pas à aller jusqu'au bout. Il disait « au nom du... » et ne se rappelait plus à quel nom il se vouait. Il essayait de toutes ses forces, mais seul son vampire existait encore, il n'était plus conscient que de la friction de son corps tiède contre le sien, de la caresse de son souffle et de la douceur de ses mouvements.

Presque tendrement, son vampire s'éloigna de lui, lui accordant un dernier sourire, un sourire doux et reconnaissant.

— Je te retrouverai dans ta prochaine vie.

Et brusquement, toute trace de douceur disparut. Il planta les dents dans sa gorge qu'il déchiqueta violemment, arrosant son visage et ses cheveux roux de sang.

— À bientôt, mon Chasseur…

Cirillo sombra bientôt, avec pour dernière vision le visage calme de son vampire, ses yeux fixés aux siens.

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Au moment de l'aurore naquit un enfant silencieux, roulé en boule, protégeant son ventre où deux longues cicatrices pâles se croisaient sur sa peau noire.

La mère mourut dans la matinée, sans douleur, se vidant de son sang sans même s'en rendre compte. Les médecins, par contre, furent décimés sans compassion ni cruauté, puis la chambre d'hôpital où avait eu lieu le carnage fut abandonnée ainsi.

L'enfant, quant à lui, fut emporté dans les bras d'un homme, ni vivant ni mort, que l'on appelait à tord immortel, mais qui était simplement bloqué entre deux états... Toutefois, à présent qu’il était avec l'enfant, il pourrait avancer, choisir l'un des camps, et cesser enfin d'être dans l'entre-deux.

L'enfant dans ses bras, trop longtemps considéré comme un ennemi, un adversaire, deviendrait bientôt un allié.

Sa délivrance.

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L'orgueil du Mal

Et la fierté du Bien

Se mélangent ce soir

Par un échange de douceur.

Le soleil couchant ne les atteindra plus

Dans l'étreinte ardente de deux corps qui se lient

Offre-moi, oh chasseur, le sang de la puissance

Offre-moi, oh vampire, la puissance de ton sang

Car la haine et l'amour

Aujourd'hui se marient

Et naîtra bientôt

Leur nouveau monde.

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