Au Diable la Foi

Chapitre 19 : Le renouveau

Il arrive parfois que, durant de longues périodes, il ne se passe rien de déroutant. La vie suit son cours, les gens grandissent, évoluent, font de nouvelles rencontres et des choix pour leur avenir, dans une continuité tranquille que rien de grave ne dérange.

Et puis, sans qu'il n'y ait forcément de rapport entre les événements, plusieurs grands changements peuvent arriver en même temps. Les voyages, les décès… Et les naissances.

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Pour la première fois depuis ce qui lui semblait être des millénaires, Aurore l’ensorceleuse était revenue dans la Grotte.

Les circonstances étaient exceptionnelles et sa présence était nécessaire, au même titre que celle des autres. Même Gretell était là, elle qui d’ordinaire ne sortait jamais de sa salle des miroirs. Pour ce genre d’événement, il était indispensable que toutes les ensorceleuses soient là.

Dans une pièce ronde aménagée dans l’étage des sorcières, Raiponce avait le visage crispé et les cheveux en bataille. Aurore, Chaperon Rouge, Boucle d’Or et Gretell l’entouraient, la baignant de leur magie, tandis que l’ensorceleuse aux longs cheveux mettait, pour la première fois de sa vie, un enfant au monde.

Il fallut presque trois jours et trois nuits de douleur et d’espoir pour que, enfin, le nouvel être finisse de sortir. Il prit sa première respiration, poussa son premier cri, et la puissance de sa mère se divisa en deux pour que la moitié s'engouffre dans le petit garçon à la peau claire, lui donnant force, vigueur et magie.

Quand il fut dans ses bras, Raiponce en pleura de joie, affranchie soudain du fardeau immense qui faisait d’elle la plus dangereuse des ensorceleuses.

Dans un geste maternel, Aurore lui embrassa le front et sourit. Puis elle rejoignit ses homologues pour se placer autour des chaînes encerclant les chevilles de Raiponce. De leur magie commune, elles brisèrent les entraves, rendant la jeune mère capable de tout mouvement pour la première fois depuis qu’elle avait été enfermée dans sa tour sans porte.

Raiponce se sentit enfin libre.

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Elle berçait tendrement son fils, installée dans un fauteuil confortable qu’avait invoqué Aurore, tandis que cette dernière tricotait en face d’elle.

Les autres ensorceleuses ne s’étaient pas attardées après les félicitations d’usage, et étaient retournées à leurs occupations d’origine. Ce n’était pas le cas d’Aurore qui, sous son apparence de vieille femme, s’occupait de ses activités tranquillement.

Raiponce ne lui prêtait guère d’attention, occupée à nourrir son premier né tétant avidement depuis quelques minutes. Bien que son père soit un vampire, l’enfant était tout à fait humain, et jusqu’à preuve du contraire, ne bénéficiait pas de l’immortalité de ses parents : ce ‘‘don’’ ne se transmettant pas par le sang. Cependant, contrairement aux enfants ordinaires, le petit Tielo apprendrait à maîtriser la magie, tout comme il apprendrait à marcher et à parler. Raiponce espérait qu’il devienne, en grandissant, un puissant et bon sorcier.

La Belle au Bois Dormant attira son attention lorsqu’elle se leva, et marcha quelques pas dans sa direction, avant de lui tendre le vêtement pour bébé qu’elle venait de faire. Raiponce écarquilla les yeux de surprise.

Elle-même possédait jusqu’alors une quantité de magie si grande qu'elle aurait pu détruire le monde et bien plus encore. Et pourtant, elle ne parvenait qu’à peine à frôler les capacités d’Aurore dont la magie était quasiment infinie, mais parfaitement soumise à sa volonté. Cela faisait d'Aurore la meilleure d'elles cinq, et jamais Raiponce ne s’était attendu à recevoir un cadeau fait de sa main.

— Qu’est-ce que c’est ? Demanda-t-elle d'une voix légèrement tremblante.

— Un vêtement en laine. Cela lui tiendra chaud.

Raiponce eut un rire nerveux. Elle avait naïvement cru que les cadeaux d’Aurore seraient aussi fabuleux que l’ensorceleuse elle-même. Elle prit le vêtement d’une main et remercia chaudement la Belle au Bois Dormant.

Cette dernière, sans sourire, posa alors une main sur son genou en penchant son dos tordu de vieille femme. Son visage était grave, inquiétant aussitôt Raiponce.

— Aujourd’hui, dit-elle, tu partages enfin ton sang avec un autre être vivant. Je suis heureuse pour toi, Raiponce, ta magie va se tranquilliser, et bientôt tu seras la plus puissante de toutes les ensorceleuses.

La jeune mère écarquilla les yeux sans comprendre, tandis que l’autre continuait son aveu :

— De toutes les cinq, tu es la plus âgée, la plus à même de guider la Grotte et de protéger les créatures de la nuit. J’ai confiance en toi pour faire les bons choix en tant que mère comme en tant qu’ensorceleuse.

— Que veux-tu dire ? demanda Raiponce qui commençait à s'alarmer des paroles d'Aurore. Tu veux renoncer à être une ensorceleuse ? Tu as pourtant déjà quitté la Grotte pour vivre à la surface, il y a longtemps…

— Et malgré mon éloignement, j’étais parmi vous. Mon corps était certes loin, mais ma magie et mon esprit sont restés dans la Grotte pour soutenir vos efforts… Toutefois, cela a duré suffisamment, et cela fait longtemps déjà que je suis fatiguée de continuer. Grâce à Chaperon Rouge, même si elle l’ignore, je vais enfin pouvoir terminer mon chemin.

Aurore embrassa le front de Raiponce, et cette dernière sentit comme des picotements parcourir la peau de son visage avant de se répandre dans toute sa chevelure, qui s’illumina un court instant.

— Tout se passera bien, lui assura la Belle. J’ai confiance en toi.

Raiponce ne répondit rien à cela, ayant la sensation qu’elle n’en avait pas le droit. Alors, Aurore quitta la pièce, puis la Grotte, sans plus un regard en arrière.

Elle avait juste laissé, entre les tresses et les mèches lâchées, une légère bénédiction pour l’Ordre auquel elle avait appartenu des siècles durant, espérant ainsi donner des fins heureuses aux ensorceleuses qui avaient toutes souffert durant leur vie.

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Plusieurs étages en dessous, Antenore était silencieux. D’un geste délicat, il repoussa une mèche blanche du front de Klaus, observant son visage figé dans la mort.

On l’avait informé de la chute d’Arnaud dans le bassin des dévoreuses dès qu’il était apparu dans la Grotte. Il était alors monté dans sa chambre, qu’il avait trouvée vide, puis avait rejoint celle de Klaus et de Lanzo. S’il en avait douté, il avait désormais la certitude que cela n’avait rien d’un accident. Pourquoi Arnaud serait-il resté en vie, maintenant que Klaus n’était plus ? Antenore savait les sentiments que l’incube avait pour le loup-garou depuis longtemps, même si jamais ils n'en avaient parlé directement.

Il n’avait pas été là pour écouter ses dernières paroles, ses dernières volontés, ni même pour l’aider à surmonter cette perte. Arnaud aurait-il seulement été capable de la surmonter ?

— Antenore…

Cirillo, qui était silencieux depuis leur entrée dans la pièce où il avait grandi, glissa une main dans la sienne et la serra. Antenore soupira de tristesse, sans trouver quoi dire, puis secoua désespérément la tête de gauche à droite.

Il n’y avait plus rien à faire, plus rien à dire, pour Klaus ou Arnaud. C’était trop tard.

— Amenons-le à la surface, dans une belle forêt, et enterrons-le.

Antenore hocha la tête, et laissa son amant soulever le corps du loup-garou dans ses bras. Antenore glissa sa main sur la nuque de l’ancien Chasseur, puis invoqua sa magie pour les mener à la surface.

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Ils choisirent un bel endroit pour Klaus. C’était une forêt aux arbres immenses, près d’un petit étang où les longues branches d’un saule pleureur caressaient délicatement la surface au gré du vent. La flore y était omniprésente, colorée de brun et de rouge par la saison d'automne. Cirillo se disait que l’endroit aurait certainement beaucoup plu au loup-garou, de son vivant, lui qui se revendiquait comme fils de la nature là où Antenore était un fils de la nuit.

Ils avaient creusé une tombe profondément sous terre, proche des racines du chêne le plus gros des alentours, et y avaient déposé le corps de Klaus.

Depuis, ils étaient silencieux. Cirillo s’était assis au bord du trou, les pieds tombant dans le vide, tandis qu’Antenore s’était installé sur une branche au-dessus de lui. Ils n’avaient pas prononcé un mot, incertains à l’idée que Klaus puisse les entendre, de là où il était, et ne sachant pas quoi lui dire non plus.

Pourtant, Cirillo aurait voulu dire quelque chose, quelques dernières paroles pour l’accompagner, mais il ne trouvait rien… Rien d’autre que les prières religieuses qu’il s’interdisait à prononcer depuis qu’il vivait auprès de son vampire.

Alors, il ne prononça pas un mot à l’oral, mais ferma les yeux. Là, il les récita dans la tête, les unes après les autres, et son cœur s’apaisa quelque peu.

Il n’était plus au service de l’Église, il n’était plus un Chasseur non plus. Et pourtant, il avait besoin de Dieu pour affronter cette perte, la première qui le touchait depuis aussi loin qu’il s’en souvienne… Au fond, il avait refoulé sa foi, mais ne l'avait pas perdue.

Quand il rouvrit les yeux, il vit que son aimé était silencieusement descendu de sa branche, et qu’il lui souriait tendrement.

— Tu as fini ?

Cirillo hocha la tête, et eut la profonde conviction qu’Antenore savait ce qu’il venait de faire. Pourtant, il ne lui reprocha rien, comme s’il pensait que Cirillo était dans son droit de prier pour le salut de l’âme de Klaus.

Cette constatation le fit sourire, et il se leva pour poser un chaste baiser sur les lèvres d’Antenore.

Il répondit que oui, il avait fini, puis souleva la terre par magie afin qu’elle rejoigne le trou pour le reboucher, faisant disparaître de sa vue le corps éternellement endormi.

Sa main se glissa ensuite dans celle de son amant, et il la serra avec ferveur.

— Nous pouvons y aller.

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Aurore s’était installée sur une colline isolée, profitant de l'aube qui faisait rougeoyer le ciel.

La colline pouvait sembler banale, aujourd’hui : à peine fertile, grise plutôt que verte, dépourvue de maison ou de vie…

Pourtant, autrefois, elle avait supporté les fondations d’un immense château de pierre où vivait une famille royale et trois fées, assez haut pour pouvoir contempler les villes alentours qui grouillaient alors de vie. Ce n’était plus qu’un souvenir, à présent, mais Aurore n’avait rien oublié.

Avec un sourire, elle porta le collier à bout de bras, observant l’objet sacré se balancer au bout de la chaîne, cachant par intermittence le soleil en train d'apparaître.

C'était un artefact sacré, mais tout comme le Chaperon Rouge qui le faisait tourner avec négligence, Aurore n’éprouvait pas non plus de respect particulier à son égard. Elle l’avait néanmoins cherché durant bien des années, et était particulièrement satisfaite de l’avoir enfin entre ses mains.

Le rapprochant d’elle, elle ouvrit le pendentif d’un geste habile, et contempla longuement ce qu’il contenait.

Quelques goûtes à peine, d’un bleu presque translucide. C'était un poison capable d’anéantir tout un royaume, voir le monde… Mais Aurore n’avait qu’un royaume à détruire. Celui qui s’était endormi pour son éveil.

Lentement, elle porta le pendentif à ses lèvres, et avala le poison.

Ainsi partit la Belle au Bois Dormant.

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Sous le ciel rouge

Et sous la terre sombre

Les créatures viennent puis repartent.

Des êtres merveilleux

Aux plus insignifiants.

Rien n'est vraiment éternel

Ainsi, l'immortel peut succomber

Aussi bien que l’éphémère.

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