Au Diable la Foi

Chapitre 2 : l'orgueil du Mal

— Cher petit-neveu, bienvenue chez nous.

Le petit ne répondit pas. Il avait l'air choqué et légèrement nauséeux. Les mortels ne sont pas habitués à se transférer d'un monde à l'autre, et leurs visages sont souvent particulièrement expressifs, comme c'était le cas de celui-là. Présentement, l'humain avait l'air à deux doigts de rendre son déjeuner.

— Comment t'appelles-tu, petit ?

— Vivence, et je ne suis plus petit.

Antenore sourit. Il était rare qu'un humain réponde avec autant de culot à un vampire, cela faisait bien plus d'un siècle que cela ne lui était plus arrivé.

D'ordinaire, les humains devenaient très rapidement amorphes, terrifiés ou excités par sa présence, selon ses préférences. Vivence en était épargné, non pas à cause de leur lien familial, mais grâce aux yeux du diable, sortilège qu'Antenore avait fait placer sur sa famille afin de la protéger de nombreux dangers, notamment bon nombre de créatures de la nuit.

Grâce à cela, Vivence se comportait assez naturellement avec lui, et cela plaisait au vampire.

— Veux-tu que je te dise combien d'années nous avons d'écart ? S'amusa Antenore.

— Je préférerais savoir où je suis.

— En enfer bien sûr !

Vivence leva les yeux au ciel, sans donner l'impression de le croire. Pourtant, Antenore ne mentait pas. Et effectivement, le nouveau venu ne put que remarquer que les lieux n'avaient rien à voir avec les habitations humaines.

La grotte dans laquelle ils avaient atterri était immense, en forme de pomme de pin avec une base plus large qui devenait de plus en plus étroite à chaque étage. Là-haut, il ne vit que la pierre noire, et les millions de chandelles éclairant les lieux. Quand il promena son regard sur la passerelle de pierre où ils se tenaient tous deux, il put constater qu'elle était parsemée de « créatures » ne ressemblant pas toutes à des humains, puis il baissa la tête pour voir le lac aux sirènes.

Il n'avait plus l'air aussi sceptique, à présent.

— Allez, petit Vivence, suis-moi. Je vais t'amener chez moi, tu as l'air d'avoir besoin d'un remontant.

L'humain acquiesça d'un air un peu perdu, et son regard accrocha celui du vampire, comme à la recherche d'un soutien quelconque. Antenore lui souhaitait d'y trouver quelque chose, même s'il doutait qu'il y ait beaucoup de signes encourageants chez lui.

Sans attendre de savoir si c'était le cas, Antenore lui fit signe de l'accompagner et commença à marcher. Il s'assura tout de même que Vivence le faisait : il n'était pas prudent de laisser s'éloigner un humain alors qu'il y avait tant de succubes et d'incubes à cet étage de la ''Grotte''.

Entre eux, ils n’appelaient pas cet endroit ''enfer''. Ce mot-là était pour les religieux, pour les Chasseurs. Ici, à leurs yeux, c'était la Grotte, leur asile où aucun Chasseur ne pouvait entrer. Toutes sortes de ''créatures'' vivaient entre les murs de roche, pas toujours en harmonie bien sûr, mais la plupart du temps il n'y avait pas de conflits et il y faisait bon vivre.

Antenore habitait vers le milieu de la Grotte. Il y avait des lieux de vie en dessous et au-dessus de lui, mais il estimait avoir choisi le meilleur endroit pour lui. La passerelle pour traverser la Grotte en diagonale n'était pas loin de son foyer et il était dans un quartier agréable : il évitait les fêtes nébuleuses des satyres, un peu plus haut, et n'entendait pas le chant des sirènes toutes la nuit. Bref, le parfait niveau pour un vampire aspirant à une tranquillité relative.

Après quelques dizaines de mètres, ils arrivèrent devant la grande porte en bois qui protégeait son antre. Antenore adressa au descendant de son frère un sourire confiant avant de lever la main, prêt à saisir la poignet de porte.

Un mouvement capté du coin de l’œil l'en empêcha pourtant et il se retourna vivement. De justesse, il bloqua la main d'Arnaud avant qu'elle ne se pose sur l'épaule de son presque descendant.

Son prisonnier, peu effrayé par le violent mouvement qui venait de l'interrompre, fit la moue.

— Oh, allez Antenore ! Pour une fois que tu emmènes un humain jusqu'ici, tu pourrais partager... Je partage bien, moi, quand j'en ramène !

— Pas lui, répondit Antenore en le relâchant. Il est de ma famille.

— De ta… Tu as de la famille humaine ? S'étonna-t-il en ouvrant grand les yeux avant de les regarder successivement l'un l'autre. Vous ne vous ressemblez pas du tout.

— Crois-tu que c'est mon fils ? S'amusa Antenore. Il y a je ne sais combien de générations qui nous séparent, bien sûr qu'il ne me ressemble pas. Et encore, il a les mêmes yeux que mon frère.

Voyant que le jeune humain était perdu et que son ami était curieux, Antenore décida de les présenter :

— Vivence, voici notre voisin, Arnaud.

Sans prêter la moindre attention à l'homme qui avait manqué le toucher, il écarquilla les yeux.

— Notre voisin ? Comment ça ''notre'' ?

— Tu vas vivre avec moi à partir de maintenant, expliqua calmement Antenore.

— Ah non ! Je ne vais pas rester ici, j'ai ma vie et j'ai mes jobs. Je reprends le boulot à six heures demain !

— Pour que Cirillo te saute à la gorge dès que tu seras à la surface ? Répliqua Antenore en le regardant durement. C'est hors de question, je ne tiens pas à perdre le dernier membre de ma famille

— Mais on ne se connaît même pas ! S'exclama-t-il en ouvrant grand les yeux.

On aurait presque dit qu'il allait se mettre à pleurer. Antenore ne put s'empêcher de le trouver mignon.

— Nous partageons le même sang, cela me suffit, répondit-il en ouvrant la porte. Entre.

Antenore le poussa d'une main dans le dos, au cas où, mais Vivence s’exécuta sans broncher, toujours un air perdu sur le visage. Arnaud se pencha vers Antenore et chuchota :

— Il n’a pas l'air dans son assiette, il sent fortement la tristesse… Prends soin de lui.

Antenore lui lança un regard entre la surprise et la reconnaissance, et Arnaud se contenta d'un sourire en réponse. Le vampire se détourna alors pour entrer dans ses quartiers, rejoignant sa presque descendance.

Son foyer était un logement assez classique dans la Grotte. Il y avait une pièce a vivre, avec un grand lit et quelques meubles, ainsi qu'une salle de bain où de l'eau chaude et froide était magiquement importée pour couler dans divers bassins plus ou moins grands. Pas de fenêtre, bien entendu, puisque la Grotte se trouvait profondément enfoncée sous terre, mais une certaine luminosité était maintenue grâce à des bougies disséminées un peu partout dans les pièces.

Vivence regardait partout autour de lui, l'air sceptique, avant de se tourner vers Antenore pour lui demander :

— Où est le cercueil ?

— Le cercueil ? Répéta le vampire sans comprendre.

— Vous ne dormez pas dans un cercueil ?

— Bien sûr que non. Pourquoi faire ?

— Attendez, vous voulez dire que vous être petit, roux et vous ne dormez même pas dans un cercueil ? Mais vous n’êtes pas un vrai vampire !

Antenore leva un sourcil.

— Je pense savoir mieux que toi si je suis un vampire ou pas, petit Vivence.

— Vous avez des crocs quand même ? Vous brillez ou vous brûlez au soleil ?

— Oui j'ai des crocs, et je ne vois pas pour quelle raison je brillerais au soleil, en dehors des flammes qui m'embraseraient alors.

Vivence marmonna quelque chose sur une histoire populaire en ce moment. C'était assez étrange, mais il y avait toujours eu de fausses rumeurs sur le compte des membres de son espèce. Antenore se rappelait qu'à son époque, les gens croyaient que les vampires ne pouvaient pas entrer dans les lieux saints, ce qui était tout aussi faux que cette histoire de soleil.

— Et l'ail ? Demanda-t-il.

— Quoi l'ail ?

— Vous avez peur de l'ail ?

De mieux en mieux...

— L'ail que vous cuisinez ?

— Oui…

— Non.

Il fit la moue, comme si quelque chose était particulièrement insatisfaisant dans sa réponse.

— Mais les légendes disent que vous le craignez, comme les croix…

— Et bien, si ce sont des croix ou des gousses d'ail ensorcelées par les Chasseurs ou les prêtres, alors oui, nous les craignons. Mais sinon je ne vois pas pourquoi deux bouts de bois croisés et un condiment nous feraient peur…

— T'es pas drôle comme vampire…

— C'est étrange que tu dises cela, déclara-t-il avec un grand sourire, je suis plutôt connu pour mon sens de l'humour, ici. Bien, je te laisse le lit Je suppose que dans vos légendes on doit dormir dans des cercueils mais dans la réalité, les vampires n'ont pas besoin de dormir.

— Pourquoi vous avez un lit alors ? Demanda confusément Vivence.

Antenore lui sourit, amusé par une question à ce point naïve, et répondit d'un air coquin :

— Tu comprendras quand tu seras grand.

Il rougit et Antenore rit sans pouvoir s'en empêcher, face à sa réaction si candide. Le laissant seul dans les appartements, Antenore rejoignit Arnaud qui, sans surprise, était toujours devant la porte à l'attendre.

— J'ai déjà bu aujourd'hui, déclara Antenore, mais je me suis battu avec Cirillo, donc j'ai de nouveau soif… Tu n'aurais pas quelqu'un sous la main ?

— Viens avec moi, mon ami, répondit Arnaud en passant un bras autour de ses épaules. J'ai à la maison un petit asiatique qui fera certainement ton bonheur.

.

Le sang coulait dans sa gorge, en petite gorgée, pour ne pas épuiser l'humain trop vite.

Ils étaient dans la chambre d'Arnaud et ils partageaient la même proie, comme il leur arrivait parfois de le faire.

Arnaud était un incube, il avait besoin de donner du plaisir pour survivre. Antenore, de son côté, était un vampire, et c'était de sang qu'il se nourrissait. Ce garçon était là pour eux, s'offrant gorge et sexe aux bouches affamées, ensorcelé par les Charmes des deux créatures pour le déconnecter de tout ce qui lui aurait permis de rassembler la moindre résistance.

Ils le dévoraient et l'humain était consentant.

C'était pourtant le genre de garçon a être timide dans ce domaine. Le genre qui, en temps normal, ne se serait jamais laissé faire ainsi, nu sur un immense lit de soie, entouré par deux hommes suçant sa virilité et sa gorge en même temps.

En temps normal seulement, car Arnaud et Antenore étaient suffisamment puissants pour annihiler ce genre de sentiments, ne laissant subsister que le désir et la soumission...

"L'orgueil du mal". C'est ainsi qu'une vieille sorcière qu'Antenore avait rencontrée des décennies plus tôt avait appelé ces Charmes. Il se souvenait qu'elle disait de ces deniers qu'ils étaient une forme de vengeance, pour toute la douleur que leur infligeaient les humains et leurs religions.

Selon elle, la répression existait sur ces terres depuis les Celtes, qui les méprisaient et créaient des philtres pour les repousser loin des villages ; et cela avait continué avec les romains, jusqu'aux chrétiens qui ont chassé et brûlé les créatures sans répit pendant des siècles…

Aujourd'hui, le peuple ne croyait plus en eux. Si cela posait des problèmes de reconnaissance (dans le monde actuel, peut-être que les vampires auraient pu obtenir des droits civiques et des aides sociales pour avoir du sang à volonté, qui sait ?), au moins, ils avaient la paix pour chasser à leur guise… Sauf pour les vieilles créatures comme l'était Antenore.

Parce que pour les vampires déjà présents durant la chasse aux sorcières, à la Renaissance, l’Église avait fourni des Chasseurs attitrés, qui se réincarnaient encore et encore dans le seul et unique but de chasser leur proie, de la découper en pièces et de la brûler au soleil ou sur un bûcher… C'est pourquoi la proie tuait son Chasseur, attendait qu'il ressuscite dans un nouveau corps pour le combattre de nouveau, abattant les réincarnations les unes après les autres, jusqu'à se lasser et se laisser attraper. Alors, le Chasseur mettait enfin un terme à sa vie, pour que l'un comme l'autre puissent reposer en paix.

Ce qui n'arrivera pas, dans le cas d'Antenore. Jamais.

Essoufflé, vidé mentalement et littéralement, l'humain cessa de gémir et de bouger après un ultime orgasme.

Arnaud se recula alors, léchant ses lèvres poisseuses avant de dévisager Antenore avec désir, loin d'être rassasié. Sans vraiment hésiter, le vampire se dégagea du poids de l'humain pour ouvrir les jambes entres lesquelles l'incube se glissa sensuellement.

Antenore ne le mordit pas tout de suite, léchant plutôt longuement la carotide pour remplacer le plus possible la douleur par le plaisir au moment de la morsure.

Pendant ce temps, le visage d’Arnaud était blotti dans le creux du cou du vampire qu'il reniflait doucement sans oser y poser vraiment les lèvres. Le Charme d'un vieux vampire comme l'était Antenore était à ce moment tellement puissant qu'il aspirait complètement le sien, surtout après le sang qu'il venait de boire sur ce délicieux humain. Arnaud avait donc quelques difficultés à prendre des initiatives face à lui et ne pouvait qu'être docile aux revendications et désirs de son amant.

Pendant ce temps, l'humain avait repris ses esprits. Il était pourtant cloué au lit, impuissant, par les vagues oppressantes de pouvoir que les deux créatures dégageaient. Il les dévisageait avec horreur et fascination, Antenore pouvait le voir au-dessus de la tête d'Arnaud, et il savourait les émotions qui traversaient ses yeux mortels...

Puis ils se mirent à bouger, Antenore positionna Arnaud au-dessus de lui, et le pénétra en même temps que ses dents s'enfonçaient dans sa gorge.

Le plaisir ressenti par Arnaud, surpassant totalement sa douleur comme à chaque fois, le fit presque jouir sur le coup. Mais il était un incube, il vivait du sexe et du plaisir des autres. Ainsi il retint l'orgasme le plus longtemps possible, accompagnant les mouvements de ses hanches et maintenant la tête du vampire contre sa gorge.

Ensemble, ils se ressourçaient, dans l'orgueil du Mal...

.

Comme la mémoire oublie les souvenirs

Les bonnes mœurs s'étaient atténuées.

La modestie et la compassion,

Ont été noyées dans le poison.

Seuls le plaisir et la souffrance

Valent encore leur présence

Dans l'immortalité,

Où le vampire n'est qu'impunité.

Ô, comme l'éthique est pâle

Face à l'orgueil du Mal

.

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