Au Diable la Foi

Chapitre 3 : le garçon du jour

Vivence était assis sur l'immense lit, dans cette chambre sans fenêtre où la seule lumière provenait de quelques bougies disséminées dans la pièce.

Il n'avait pas beaucoup visité, juste histoire de savoir s'il y avait des toilettes dans l'appartement du vampire (il y en avait, mais dans un tel état de délabrement qu'il n'était pas sûr d'avoir le courage d'y aller souvent...) avant de s'installer sur le confortable lit, attendant le retour du frère de son ancêtre le plus patiemment possible...

D'après sa montre, il lui restait encore quatre heures avant qu'il n'y ait plus aucun moyen d'être à l'heure au chantier... Or, un retard signifiait un au-revoir définitif vu le nombre de personnes qui prendraient sa place pour bien moins cher que lui… Pas qu'il demande une somme particulièrement élevée, mais le monde était tel que chacun était menacé par plus pauvre que soi, et aucune erreur n'était permise. Hélas, le vampire semblait déterminé à le garder ici, peu importe ses obligations

Vivence sortit son portable avec autant d'espoir qu'un actionnaire face à une crise boursière, et se rendit compte que –oh surprise…– il n'y avait pas le moindre réseau.

En s'allongeant sur le dos, il se demanda à quelle profondeur ''l'enfer'' se trouvait sous terre, et comment il pourrait sortir de là.

Puis une autre question vient le frapper de plein fouet : pourquoi n'était-il pas surpris ?

Certes, on lui avait raconté toute son enfance (du moins, jusqu'à ce que ses parents meurent) que le frère de son ancêtre était un vampire, avec beaucoup d'autres légendes du même genre (la sorcière protectrice, le brûleur de sort ou encore les ensorceleuses...), mais de là à ciller à peine en se retrouvant face aux personnages de ces légendes…

Il soupira profondément.

À quoi cela servirait d'être étonné, à part perdre son temps et son énergie ? Mieux valait chercher tout de suite un moyen de partir de ce trou plutôt que se perdre dans la nostalgie qui, au final, lui faisait plus de mal que de bien.

Partir, oui… Mais pour aller où ? Retourner à la surface travailler comme un forcenée pour un salaire de misère, dormir dans son appartement quasiment vide, dans la solitude la plus complète, avec fatigue et lassitude... Tout ça alors qu’il y avait, ici, un membre de sa famille prêt à vivre avec lui ?

Il secoua la tête.

Bien sûr qu'il préférait y retourner, mais à quoi pensait-il enfin ! Il n’était pas un vampire, il n’avait rien à faire en enfer, lui.

C’était probablement ça, le problème… Ici ou chez lui, il n’avait pas de réelle place.

Le jeune homme ferma les yeux.

Il ne voulait plus y penser.

.

— Oh.

Vivence soupira et se tourna sur lui-même.

— Ohé ! Debout !

Pour une fois qu'il dormait bien, que le matelas ne semblait pas fait en carton, il n'allait certainement pas se réveiller. Aujourd'hui, il avait décidé de dormir.

— Si tu ne te réveilles pas, je t'embrasse.

C'était certainement la menace la plus ridicule qu'il n'avait jamais enten...

— Mais t'es malade ! Gueula-t-il en sentant les lèvres de l'homme se poser sur les siennes. Beurk, c'était quoi, ça ?

— Un baiser, répliqua tranquillement le voisin d'Antenore en l'observant se redresser. Tu n'avais qu'à te réveiller.

S'essuyant la bouche du revers de sa manche, Vivence jeta un regard mauvais à son interlocuteur. Dans un marmonnement mécontent, il lui demanda :

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— Antenore m'a demandé de te tenir compagnie pendant qu'il allait chercher l'ensorceleuse.

Vivence le dévisagea avec surprise.

— L'ensorceleuse ?

— Et bien oui. Il a dit que tu tenais absolument à retourner à la surface, mais c'est trop dangereux pour l'instant, puisque son Chasseur t'a repéré. Du coup, il essaie de convaincre l'ensorceleuse de refaire tes yeux et protéger ta maison.

— Re… refaire mes yeux ? Comment cela ?

Arnaud lui sourit tranquillement.

— Les Yeux du Diable, gamin. Les Yeux du Diable.

En se souvenant de la légende, Vivence se calma et détourna le regard, se disant que malgré l'apparente indifférence du vampire, ce dernier était tout de même attentif à ses besoins...

Et, dans un sursaut, il se rendit aussi compte que c'était la première fois depuis la mort de ses parents que quelqu'un le faisait.

Il eut alors envie de pleurer...

.

L'ensorceleuse qu’Antenore allait visiter vivait au dernier niveau de la Grotte, entourée par beaucoup de sorciers et magiciens. L'étage était bardé de sortilèges de toutes sortes, et il avait fallu plusieurs siècles d'expériences au vampire avant de pouvoir y circuler sans se sentir étouffé par la magie.

Le problème résidait dans un fait très simple : il pouvait effectivement circuler dans cet étage… Mais pour entrer dans les lieux de vie des habitants, c'était une autre paire de manches.

— Allez, ouvre la porte !

— Mot de passe, Antenore, lui répondit une voix amusée de l'autre côté de la porte qu'il tentait de passer. Il te faut le mot de passe.

— Mais il change à chaque fois ton mot de passe !

— Une fois tous les dix ans seulement.

— Tu sais combien j'ai d'années, hein ?

— Non, mais t'en as moins que moi, donc je m'en fiche totalement.

— Ouvre ! Insista-t-il.

— Mot de passe.

Antenore soupira profondément, se retenant de taper du pied comme un gamin.

Les émotions comme l'agacement qu'il ressentait en ce moment étaient devenues inhabituelles chez lui. L'ensorceleuse était une des rares personnes à réussir à l'énerver. Une des deux seules en fait.

— Tire la bobinette, et la chevillette cherra, déclara-t-il à bout de patience.

— Tu as quelques siècles de retard, mais on va dire que c'est bon.

Quelques claquements secs résonnèrent et il poussa la porte d'une main lasse.

La salle était plongée dans une épaisse fumée, et il dut enjamber les coussins qui jonchaient le sol pour s'approcher de la petite silhouette installée au fond. De multiples peluches de loup étaient pendues au plafond, de la mousse moisie dépassant parfois des coutures. Antenore était bien heureux d'être assez petit pour n'en frôler aucune. D'autres objets à l'effigie de l'animal étaient disséminés dans la salle, la plupart brisés ou à moitié fondus. Il lui semblait qu'il y en avait un peu plus à chacune de ses visites…

— Alors, mon cher vampire… Que me vaut ta visite dans ma chambre ?

Ses longs cheveux blonds ondulés tombant sur sa menue poitrine, l'ensorceleuse était vêtue d'une courte robe rouge qui ne couvrait pas beaucoup ses jambes d'enfant. Son chaperon était remonté sur sa tête, laissant une ombre qui assombrissait ses yeux verts.

— Il se trouve que le descendant de mon frère a été attaqué par mon Chasseur, lui apprit Antenore avant d’être coupé :

— Cirillo ? Comment va ce brave garçon ?

— … Il va bien, mais il n'a toujours pas réussi à me tuer, comme tu peux le voir.

— Cela finira bien par arriver, je garde espoir, répliqua-t-elle avec un sourire. Et donc ?

— Et donc les Yeux du Diable sont désormais inefficaces, il faudrait que tu les refasses.

L'ensorceleuse lâcha une exclamation amusée avant de déclarer froidement :

— C'est impossible !

Elle tira sur la longue pipe dorée qu'elle tenait entre ses doigts et relâcha la fumée dans l'air avant de reprendre la parole :

— Les Yeux du Diable, ce n'est donné qu'une seule fois. Si tu en mets deux à la suite sur la même personne, soit elle meurt, soit elle devient immortelle. Aucune de ces solutions ne convient à ce garçon, n'est-ce pas ?

— Non, répondit le vampire en soupirant, passant une main sur sa nuque. Mais je sais qu'il veut retourner à la surface, sauf que, avec mon Chasseur à ses trousses, je ne sais pas comment…

— Tu sais pourtant qu'il y a une solution à cela.

Antenore se figea et l'ensorceleuse porta à nouveau la pipe à ses lèvres.

— Je ne le ferai pas.

— Pourtant, cela permettrait de sauver ton jeune humain.

— Je ne détruirai pas Cirillo. Jamais.

Elle soupira, recrachant sa fumée dans l'air. L'exhalation recouvrit un instant son visage puis forma de nombreux nuages blanchâtres qui se dissipèrent.

— Pitié, Antenore, depuis combien de temps tout cela dure ?

— Des siècles, répondit-il, mais cela ne change rien. Sans mon Chasseur, je deviens fou. Et si je deviens fou, soit vous me faites dévorer par les sirènes, soit je vais décimer la population humaine de la surface. Je ne veux pas cela.

— Tu aimes tellement la vie, Antenore... Te faire dévorer par les sirènes ou tuer de quelque façon que ce soit te débecte. C'est la mort qui t'effraye. Et pourtant, ne disais-tu pas que l'immortalité ne devait pas être un but en soi ?

Le vampire sourit, ne montrant à aucun moment s'il était atteint par ces paroles, et parcourut en un éclair la distance qui les séparait pour la dominer de sa taille.

— Es-tu vraiment la mieux placée pour me faire la morale, Petit Chaperon Rouge ?

Elle sourit, nullement déstabilisée, et leva la main pour saisir sa nuque et le rapprocher d'elle. Elle passa langoureusement sa langue sur la mâchoire d'Antenore, et ce dernier sentit son corps faiblir sous la vague de magie qui l'attaqua.

— En effet, dit la petite fille d'une voix lente et basse. Moi qui préconisait l'amour et la tendresse dans ma jeunesse, la vengeance m'a tenue en vie toutes ces années, et continuera de le faire pour l'éternité… Mais toi, Antenore, toi ton but s'évanouira un jour, et tu offriras de toi-même ton corps aux dévoreuses, pour te libérer enfin de ton errance...

Avec un doux sourire, il lui embrassa le front, annulant la pression qu'elle exerçait sur lui.

Il se recula légèrement et murmura un « Jamais » en plongeant son regard dans les yeux brillants de l'ensorceleuse. Il continua :

— Aucun de nous ne quittera ce monde, Chaperon. Toi parce que tu n'as pas le choix, et moi parce que je ne veux pas de ce choix. Tu vivras pour ta vengeance impossible, et moi pour mon éternel combat. Il n'y a pas de fin à ce genre d'existence.

— Tu es fou Antenore.

— Et tu l'es tout autant, ma précieuse ensorceleuse...

Elle se redressa brusquement et lui mordit la joue jusqu'à transpercer la peau et la chair. Quand elle se recula, elle sourit en voyant la blessure se refermer aussitôt.

Elle se lécha les lèvres, rabattit sur sa tête le capuchon qui était tombé sur ses épaules dans son mouvement brusque, puis se réinstalla sur son confortable tas de coussins carmins.

— Le sang des vampires est-il toujours aussi bon ? Demanda-t-il en passant sa main sur la blessure déjà refermée et désormais invisible.

— Celui des jeunes a un meilleur goût, répondit-elle sur le même ton narquois. Mais je dois avouer que le tien est un des plus puissants que je connaisse.

Il sourit et recula.

— Que vas-tu faire pour mon petit-neveu, alors ?

Elle observa un instant le plafond recouvert de ses peluches pendues et un rictus étira ses lèvres pulpeuses.

— Je vais lui offrir un loup…

.

Quelques étages plus bas, dans l'appartement du vampire, un humain tout juste réveillé discutait avec un incube. Ou plutôt, il écoutait le récit de la veille en souhaitant ne l'avoir jamais entendu.

— Vous avez quoi ? Couina Vivence en reculant sur le lit et dévisageant le voisin du vampire.

— Couché ensemble, répéta-t-il tranquillement.

— Mais, mais… Vous êtes deux hommes et… Enfin vous ne…

— Je me nourris du plaisir de l'autre, expliqua tranquillement Arnaud, et Antenore se nourrit de sang. C'est un échange de procédés, si tu préfères. Le genre de mon partenaire m'importe peu tant que le mien lui convient. Quant à Antenore, le sang d'incube est très bon pour lui. Mais enfin, pourquoi fais-tu cette tête ?

— Mais vous êtes... c'est... de l'homosexualité...

Il avait fini sa phrase d'une toute petite voix, comme s'il prononçait une injure. Arnaud lui jeta un coup d’œil, surpris de sa vive réaction et ne sachant pas comment l'interpréter.

— Et bien… Oui je suppose, oui. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

Terriblement gêné, Vivence se contenta de secouer la tête sans répondre. Le voyant faire, Arnaud haussa les épaules. Il ne comprenait pas vraiment sa réaction, mais ce n'était pas non plus quelque chose qui l'intéressait particulièrement. Après tout, cet humain allait bientôt être renvoyé dans son monde, et Arnaud ne le reverrai certainement plus.

La porte claqua soudain, les faisant tous deux sursauter. 

Antenore apparut de nulle part au milieu de la pièce, du moins, c'est ce qu'il semblait d'après les perceptions humaines. Il donna un coup de pied dans un coussin traînant au sol qui explosa aussitôt, inondant la pièce de plumes blanches.

— La discussion s'est mal passée ? Demanda Arnaud sans paraître effrayé par son comportement brusque.

Le vampire passa une main dans ses cheveux roux et répondit sèchement :

— Non, elle a accepté de me trouver une solution…

— Mais ?

— Mais elle m'énerve ! Déclara le vampire en montrant les crocs. Elle sait toujours tout ce que je n'ai pas envie qu'elle sache ! Elle met sans cesse le doigt où ça fait mal pour bien appuyer ! Cette saleté de sorcière est tout bonnement insupportable !

— Si elle a accepté, c'est le principal, le coupa Arnaud en se levant, s'éloignant du lit. Maintenant, j'arrête de faire la nounou, je vais à la chasse. Des préférences, Antenore ?

— Non cela ira, j'ai assez bu pour le moment. Merci quand même.

— Mais de rien, mon ami.

La porte se referma derrière l'incube et Antenore soupira profondément avant de se laisser tomber sur le lit, la tête la première. En le voyant faire, Vivence se permit de l'envier un instant. Lui, il ne pourrait pas rester la tête dans la couverture aussi longtemps sans avoir besoin de s'éloigner pour respirer...

— Je la déteste... marmonna la voix du vampire.

Le son étouffé arracha un sourire au garçon qui demanda ce qui s'était passé.

— C'est une vraie peste, je t'assure, répondit Antenore en roulant sur le dos. Elle est encore plus vieille que moi et pas plus grande qu'une écolière ! Elle m'insupporte vraiment, avec sa foutue pipe en or et ses peluches martyrisées ! Toujours à se moquer de moi et à me dire tout ce qui ne va pas dans ma vie sans remarquer que c'est pareil dans la sienne ! Crois-moi, si elle n'était pas aussi puissante et si elle ne protégeait pas ma famille depuis ma transformation, ou presque, je l'aurais bien mise en pièce celle-là !

Vivence ne répondit pas, ne parvenant pas à savoir à quel point il était sérieux et à quel point il jouait la victime.

Le silence s'installa donc, jusqu'à ce que l'humain décide de changer de sujet en en abordant un qui l'intriguait : son fonctionnement, la manière dont il vivait, et surtout ce que lui risquait en restant ici.

— As-tu déjà mordu quelqu'un ?

— Je dois me nourrir, répondit le vampire sur un ton d'évidence. Bien sûr que j'ai déjà mordu des gens.

— Sinon tu meures ?

— Sinon je ne peux plus bouger, mais je ne meure pas. Je suis un vampire, je suis immortel.

— Ah d'accord… répondit Vivence avant d'insister : Mais tu as déjà mordu quelqu'un pour le transformer ?

— Non.

La réponse était sèche et Vivence n'osa pas insister.

Antenore fini par se relever, sans le regarder, et lâcha :

— L'ensorceleuse passera bientôt pour toi. Tu pourras m'appeler à nouveau si tu as des ennuis une fois à la surface, petit. Je viendrai.

Il sortit, refermant la porte derrière lui.

Vivence fixa longtemps la porte close, puis se rallongea sur le confortable matelas avant de fermer les yeux.

Il ne tarda pas à se rendormir.

.

C'était l'enfer des mortels

Mais le lieu de vie des démons

Enfoncés sous terre

Ils sont en profusion

Des succubes aux sirènes

Des monstres aux pires chimères

Le temps joue en leur faveur

Car quand ils passent à la surface

Chez eux bien peu ne trépassent

Et ils vivent sans pudeur.

.

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