Au Diable la Foi

Chapitre 4 : le Chasseur

Cirillo, en tant que Chasseur, avait eu beaucoup de vies. Il ne les avait pas comptées, loin de là. Il n'avait pas d'intérêt à le faire. Il se réincarnait sans cesse, naissant et mourant, comme si rien de cela n'avait d'importance. Et cela n'en avait pas, puisque seule importait la mort du vampire pour qui il avait été créé.

Un Chasseur doit être de force égale avec la créature qu'il chasse, c'était une loi qu'aucune société n'avait ignorée, qui ne pouvait être ignorée, sans quoi leur création aurait été inefficace.

Cirillo avait un vampire particulier. Il n'était pas spécialement plus vieux que les autres, même si aujourd'hui il y avait bien moins de vampires âgés qu'à l'époque de sa création. Par contre, il possédait une puissance inhabituelle qui grandissait bien plus vite que la moyenne. Par conséquent, les capacités de Cirillo s'étaient ajustées à celles de sa cible, et cela avait fait de lui le Chasseur le plus puissant de l'empire chrétien.

Cirillo avait été créé pendant la chasse aux sorcières, au XVème siècle. À l'époque, l'Église catholique avait entrepris de supprimer toute vie semi-humaine. Pour cela, elle avait décidé d'invoquer des Chasseurs afin de combattre les plus puissantes et les plus dangereuses.

Créés par le pouvoir de Dieu, les Chasseurs étaient dès le début liés à une créature à détruire. Cela ne concernait en général que celles considérées comme immortelles, l'élimination des sorciers et sorcières basiques était laissée à l'Inquisition.

Puis les années s'étaient écoulées, et au fur et à mesure des réincarnations, Cirillo avait vu les gens croire de moins en moins en la magie et aux créatures surnaturelles, séparant ce qu'ils croyaient être la réalité de ce qu'ils appelèrent les superstitions. Ils étaient grandement encouragés à le faire car les immortels et autres créatures semi-humaines ne fréquentaient plus les humains, alors que cela arrivait autrefois.

L'Église avait perdu presque tout pouvoir depuis que ceux qu'elle chassait s'étaient exilés en Enfer, entrant dans le déclin naturel que prenait toute organisation ayant connu son apogée. Mais si l'Église s'était affaiblie en tant qu'institution, les humains, eux, avaient à présent des armes bien trop dangereuses pour qu'ils se permettent de faire n'importe quoi… Du moins pour la plupart des créatures, car il serait risible d'imaginer un vampire, par exemple, frémir de peur devant un fusil.

— Cirillo, les Maîtres vous attendent...

Il se leva sans accorder le moindre regard à la mortelle qui venait de lui adresser la parole. Il parcourut les quelques mètres le séparant de la porte et entra à l'intérieur d'une grande salle richement décorée.

Il ne venait pas souvent ici, rarement plus de deux fois par vie : la première pour qu'ils lui expliquent plus clairement ses fonctions de Chasseur, au cas où il les aurait oubliées lors de sa réincarnation, la seconde n'étant nécessaire que si les Maîtres repéraient son vampire avant lui, ou avaient des informations à lui fournir.

Depuis sa dernière naissance, c'était sa deuxième visite, mais cette fois, c'était pour une punition : il n'avait pas le droit de s'attaquer à un humain.

— Bienvenue Cirillo. Prends place...

Dans une telle salle, ''prendre place'' n'était pas à prendre au premier degré. Elle était immense, pourvue de décorations luxueuses, statuettes religieuses, bibelots inutiles et tapis au prix peu vraisemblable. Et bien sûr, il n'y avait aucune chaise pour les invités. Cette salle existait surtout pour prouver aux Chasseurs la supériorité des Maîtres, derniers vestiges de la lutte du Surnaturel.

Pour Cirillo, tout cet étalage était inutile et inefficace. Les Maîtres n'étaient que des humains, mortels, sans réincarnation ni capacité spéciale, en dehors d'une certaine aura de pureté qui agissait comme un bouclier face à la magie infernale. Si on les tuait maintenant, et que l'on tuait leurs héritiers, il en serait fini de leur domination sur les chasseurs d'immortels. Leurs noms apparaîtraient dans les journaux sans que le peuple ne s'en émeuve plus que cela, sans que le peuple ne comprenne ce que cela impliquait.

Plus personne en dehors des Chasseurs ne connaissait leur identité. Pas même les immortels, quoi que se préoccuper d'une ancienne menace ne devait tout simplement pas les intéresser. Aujourd'hui, ils ne sont même plus capables de créer des Chasseurs, de maîtriser une sorcière ou de protéger quoi que ce soit d'autre que leur propre peau. Les créatures n'ont plus rien à craindre d'eux.

La plupart des Maîtres étaient à des postes de pouvoir, politique ou économique, dans les pays d'Europe. Ils avaient plus ou moins de prestige, mais tous venaient de familles nobles et anciennes, gardant suffisamment d'influence dans la politique mondiale pour étouffer les affaires des Chasseurs aux yeux des mortels. Car pour eux, il est inacceptable, inimaginable même, que les humains sachent l'existence de créatures magiques.

Cirillo, lui, n'en avait rien à faire, et il en allait de même pour la majorité de leurs craintes.

Comme tous les Chasseurs, Cirillo ne s'intéressait qu'à la mort de son vampire. Il avait été créé pour cela. Ses naissances, ses vies et ses morts ont toutes été construites dans cet unique but. Et puisque la panique des humains ne l'intéressait pas le moins du monde, les Maîtres le convoquaient ici pour lui faire la morale. Ce n'était pas la première fois qu'ils tentaient vainement de le persuader, et ce ne sera certainement pas la dernière, mais il s'y pliait toujours docilement.

Il croisa ses mains dans le dos, le buste droit, et attendit patiemment le sermon.

— Tu as encore dérogé à la règle du silence, Cirillo, déclara l'un des Maître en le regardant durement, se dressant debout devant lui comme s'il pouvait l'impressionner. Ton comportement est inqualifiable. Ton vampire et toi êtes peut-être très puissants, mais cela ne te place pas au-dessus de nos lois. Nous ne pouvons pas éternellement tolérer...

Son discours sembla encore durer des heures après cela. Et pendant tout ce temps, Cirillo resta debout, immobile et silencieux, gardant un visage calme pour qu'ils ne voient pas son impatience et décident en conséquence de le garder plus longtemps.

Hélas, il avait dû faire une erreur plus grave que d'habitude, puisque après le premier Maître, ce fut un autre qui prit la parole pour dire sensiblement la même chose, comme si le fait de reformuler pourrait mieux lui permettre d'éviter de recommencer.

Qu'ils le disent une fois ou vingt, Cirillo n'avait cure de leurs monologues. Au final, il dira « oui, Maîtres » mais continuera de faire ce qu'il doit faire pour blesser son vampire.

C'était son unique but.

.

De nombreuses heures plus tard, Cirillo soupira, s'installant sur le toit en tuile d'une maison quelconque pour s'allonger un peu.

Prudemment, il passa ses mains sur son torse, caressant les deux longues cicatrices rougeâtres qui barraient sa poitrine en forme de croix. Elles pulsaient douloureusement à cause de l'utilisation récente de magie.

Pour trouver le descendant du frère de son vampire, Cirillo avait dû aller un peu plus loin qu'il n'en avait l'habitude : il avait capturé une vieille sorcière et avait réussi à lui arracher le secret des ''Yeux du Diable'', ce qu'elle croyait être une légende.

C'était en réalité un antique sortilège, créé par des créatures encore plus puissantes que son vampire. Il avait pour but de protéger un humain ainsi que ses descendants directs d'un ennemi. Ce dernier ne pouvait alors ni entendre d'informations sur la famille, ni même en voir les membres, et donc leur causer le moindre mal.

Le sort ayant une vertu éternelle, il était considéré comme infaisable par la vieille sorcière… Néanmoins, elle connaissait le rituel permettant de briser ces Yeux du Diable, sous la forme d'un poème qu'elle lui avait récité.

Il avait ensuite fallu qu'il dépense beaucoup de magie divine pour localiser ces fameux yeux qui avaient protégé une des rares failles de son vampire. Une fois fait, il avouait avoir ressenti une certaine satisfaction à être enfin parvenu à briser cette protection centenaire, elle qui l'avait privé de moyens de pression pendant si longtemps.

Hélas, cela n'avait pas servi à grand-chose. Son plan initial était de prendre l'humain pour tendre un piège à son vampire, mais ce dernier était arrivé avant même qu'il ait préparé quoi que ce soit, sans que Cirillo ne sache comment il avait pu le repérer, surtout aussi vite. Il avait pourtant vérifié que les lieux n'étaient pas sous surveillance avant de s'y rendre.

Ce qu'il s'était passé là-bas l'avait rendu furieux, du moins c'était l'impression qu'il avait, sans en être totalement sûr.

Ses sentiments lui échappaient la majorité du temps, il avait du mal à se rappeler l'époque où ce n'était pas encore le cas. À force de se réincarner encore et encore, d'accumuler des souvenirs de vies complètement différentes, de caractères pas toujours compatibles, il avait fini par faire un tri dans cela. Il avait alors mis tout ce qui était superflu de côté, pour ne conserver que ce qui était directement lié à son vampire.

Il n'avait que faire des familles l'ayant élevé, des gens l'ayant haï, des choses l'ayant tué, des événements l'ayant ralenti.

Il préférait ne garder que les souvenirs qui lui servaient dans son combat, pour qu'il puisse savoir toutes les forces et faiblesses du vampire le moment venu, quand Antenore sera enfin à sa merci et que Cirillo pourra accomplir ce pourquoi il avait été créé.

Alors, enfin, il pourrait reposer en paix.

Cirillo était lucide. Il n'y avait pas beaucoup de Chasseurs qui se rendaient compte de leur situation, mais lui, si. Il savait parfaitement ce qui lui arriverait quand son but serait atteint. Pour autant, il n'était pas pressé. Il ne le l'était jamais : il n'avait pas été créé pour l'être. Il se contentait de chercher patiemment, sans ciller quand il tombait gravement malade ou qu'il mourait dans un accident. Pourquoi avoir peur de la mort quand on l'a connue des dizaines, des centaines même, de fois ?

La vraie mort viendra plus tard, quand il aura réussi à tuer son vampire, enfin.

Pour celle-là, il ignorait s'il en avait peur... Autrefois, il avait vu un Chasseur se désintégrer devant ses yeux après qu'il eut tué son vampire. Cela avait eu l'air douloureux, mais, d'une certaine manière, le mourant avait semblé soulagé que cela arrive enfin.

Est-ce que Cirillo aussi serait soulagé ?

Il n'en savait rien et n'était pas impatient de savoir non plus. Ce n'était pas comme si cela avait réellement d'importance.

Avec un soupir, il se redressa, dépoussiérant ses vêtements bien qu'ils ne soient pas vraiment sales.

Il allait essayer de trouver un nouvel endroit pour dormir ce soir, l'hôtel où il logeait ces derniers mois commençait à s'habituer à sa présence. Hors, Cirillo n'était pas autorisé à côtoyer trop longtemps les mortels.

Les Maîtres n'aimaient pas cela.

.

Cirillo finit par trouver une auberge, où aucun humain ne lui posa de question après qu'il eut payé pour qu'on le laisse tranquille. L'argent avait toujours eu ce genre d'avantage, quelle que soit l'époque, et l'Église s'assurait qu'il en ait toujours assez dans ce but.

Il s'allongea sur le lit confortable, les yeux rivés sur le plafond. Sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, il essaya de se rappeler le souvenir le plus lointain qui ne concernait pas son vampire… En vain. Il avait vécu trop de choses, les souvenirs d'une vie se mélangeaient aux souvenirs d'une autre, et lorsqu'il remontait trop dans le passé, tout devenait flou et incompréhensible.

Seul son vampire était présent dans son esprit. Quelle que soit l'époque dans laquelle il le cherchait, il le voyait toujours, arrogant de jeunesse, de plus en plus puissant, son regard de plus en plus sombre et pourtant toujours lucide, toujours brillant à travers les mèches de ses longs cheveux roux.

Avec un grognement las, Cirillo laissa cela de côté pour s'installer sous les couvertures.

Il avait besoin d'une longue nuit de sommeil afin d'avoir suffisamment de force pour reprendre la chasse.

.

Le Chasseur avait toujours été là

Silencieux ou violent,

Il ne pouvait cesser le combat.

Il était un guerrier,

Né pour tuer,

Il ne pourra dormir

Que lorsque serait

Détruit le corps du vampire.

Le chasseur avait toujours été là

Mais quand il disparaîtra

Il ne sera pas seul à partir…

.

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