Au Diable la Foi

Chapitre 7 : Les ensorceleuses

Raiponce était enfermée dans sa tour, ses bras enchaînés de chaque côté de son corps et ses cheveux, ses si longs cheveux, envahissaient toute la salle. Ils grimpaient sur les murs, recouvraient le sol mais ne pouvaient rien contre les chaînes.

Ainsi elle restait attachée là, éternelle et immuable, avec pour seul contact avec le monde les demandes de prisonniers réclamant vengeance. Alors, enfermée dans ses quartiers, elle déclenchait ses pouvoirs pour terrasser leurs geôliers.

Les choses étaient ainsi depuis qu'elle, sorcière héritière de la plus puissante lignée de druides, avait été jugée trop dangereuse. On l'avait condamnée à rester enfermée dans une tour sans porte, avec une simple fenêtre par laquelle elle ne pouvait pas s'enfuir, tandis que toute sa famille était mise à mort par les mêmes soldats qui l'avaient enfermée.

Le temps passa, inexorable, et elle pouvait voir de sa fenêtre les habitants du royaume grandir, vieillir puis mourir les uns après les autres. Ce n'était pas son cas. Elle survivait, car sa famille s'était éteinte : elle était le dernier sang, et elle conservait donc toute la magie druidique de ses prédécesseurs en elle.

Depuis, ses cheveux poussaient au rythme des saisons. Elle emmagasinait sa colère et sa rancœur, maudissait les cercles de fer enchantés autour de ses poignets et priait pour que ses cheveux deviennent assez longs pour, un jour, servir de corde capable de pendre tous ses ennemis.

Un soir d'automne, alors qu'elle chantait en observant quelques feuilles mortes portées par le vent atterrir sur le sol de sa tour, une ombre la recouvrit.

Elle releva la tête et le vit, accroupi sur le rebord de la fenêtre. Elle sentait qu'il l'observait fixement, mais son visage était invisible à cause du contre-jour qui donnait à ses cheveux la même couleur que les feuilles d'automne.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Lui avait-il demandé d'une voix d'adolescent.

— Je suis enfermée, avait-elle répondu. Qui es-tu ?

Il avait penché la tête sur le côté puis lui avait donné son nom : Antenore.

Antenore le vampire qui, comme un gamin impertinent, brisa sa tour et la traîna jusqu'en enfer.

Antenore le mignon, qui joue avec son Chasseur comme on joue avec le feu.

Antenore le taquin, parlant de l'immortalité et de la mort avec légèreté comme s'il ne les connaissait pas.

Antenore le brave, qui lui avait fait renoncer à la vengeance.

Antenore le doux, père de son enfant…

Elle était Raiponce, l'ensorceleuse de la Tour. Dès la naissance de son enfant, elle cesserait d'être immortelle car son sang serait enfin de nouveau partagé et sa magie divisée.

Quand ce jour arrivera, les autres ensorceleuses, ses sœurs, détacheront ses chaînes…

Et elle sera libre.

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Après que l'ensorceleuse ait quitté la pièce et qu'Antenore et Arnaud furent sortis vaquer à leurs propres activités, Vivence laissa son fils s'endormir dans ses bras.

Il s'adressa alors à son gardien, lui proposant de lui raconter l'histoire du lien entre Raiponce et Antenore, celle qu'on lui avait raconté tant de fois quand il était encore petit, et qui intriguait sans aucun doute le loup-garou.

Il lui parla de la Tour sans porte, de l'extermination de la famille de la femme et de son immortalité causée par son trop grand pouvoir.

Antenore n'était alors qu'un jeune vampire à l'époque, et son Chasseur, ne maîtrisant pas encore grand-chose de l'art de la chasse, n'était pas très dangereux. Antenore parcourait l'Europe afin de rencontrer toutes sortes de gens pouvant l'aider à apprivoiser ses pouvoirs, et c'est ainsi qu'il découvrit la tour où était enfermée Raiponce.

La magie qui entourait les lieux pour dissimuler et couper la tour du reste du monde était puissante, mais affaiblie par plusieurs choses.

La première était les cheveux de la femme, si longs qu'ils étaient eux-mêmes chargés de pouvoir. À tel point qu'ils lui permettaient de communiquer avec l'extérieur et étaient capables de recevoir les prières de ceux qui, s'agenouillant, faisaient appel à sa magie.

La seconde était le chant qu'elle fredonnait, si beau qu'on l'aurait cru sorti de la bouche du plus magnifique des oiseaux du monde. Aucune barrière ni aucun mur n'aurait pu le contenir tant il était agréable à l'oreille.

Attiré par sa chanson, Antenore utilisa ses tout nouveaux pouvoirs pour continuer d'affaiblir la barrière, jusqu'à se frayer un chemin en grimpant le long du mur jusqu'à la haute fenêtre. Il avait ainsi rencontré Raiponce. Et après qu'elle lui eut raconté son histoire, il avait décidé de la sauver.

Aidé de la voix et des cheveux magiques de la femme, il brisa la tour et s'échappa des barrières.

Mais la magie que Raiponce avait emmagasinée était alors si forte qu'elle menaçait de balayer le monde si la femme restait trop longtemps à son contact. Elle devait être enchaînée pour ne pas menacer l'équilibre de l'univers.

C'était nécessaire, elle ne pouvait plus vivre libre, ne pouvait plus exister sans les anneaux qui la contraignaient. Elle était devenue si puissante qu'aujourd'hui, si quelqu'un la détachait, sa magie envahirait tout son esprit et le détruirait. Elle sombrerait alors dans le néant, et il n'y aurait plus d'autre choix que de la jeter aux dévoreuses pour l'empêcher de détruire le monde dans sa folie.

Antenore l'amena alors en enfer, où les ensorceleuses déjà présentes offrirent de nouvelles chaînes à Raiponce, plus puissantes que les précédentes, mais qui lui laissaient également plus de liberté. Ainsi, elle n'aidait plus seulement les prisonniers, mais tous ceux lui en faisant la demande. C'est de cette manière qu'elle devint ensorceleuse à son tour, désireuse de rendre service tant que sa magie était sous contrôle.

Hélas, la magie de Raiponce n'était pas qu'un danger et une aide providentielle pour les autres, elle était également un fardeau pour la druidesse. Elle demanda alors à Antenore un service, qui était également un honneur.

Il lui donnerait un enfant. Ainsi, ses pouvoirs se diviseraient entre elle et le bébé, et elle pourrait devenir entièrement libre. Incapable de lui refuser cela, par amitié et admiration, Antenore avait accepté. Ainsi, lors d'une nuit de pleine lune comme les aimaient tant les druides, leurs corps s'aimèrent et formèrent le début d'une nouvelle et délicate vie.

Depuis lors, la grossesse de Raiponce continuait, aussi démesurée que la longueur de sa vie, aussi démesurée que la quantité de magie vivant en elle.

De toutes les légendes sur le vampire que la mère de Vivence lui avait racontées, l'histoire de Raiponce était sa préférée, car elle mettait en avant l'altruisme d'Antenore ainsi que la force d'esprit de celle qui devint la cinquième ensorceleuse.

Il ne comprit donc pas pourquoi, tristement, Klaus dit que cette histoire le déprimait.

S'il avait su que Klaus ne verrait dans cette histoire qu'une femme emprisonnée par son pouvoir, par sa solitude, par une tour puis par une Grotte, enchaînée dans une vie presque éternelle, sans espoir de pouvoir, un jour, vivre parmi les humains, flâner dans la nature ou se libérer d'un passé trop lourd... Vivence aurait probablement raconté une autre histoire.

Cependant, quelle autre histoire aurait-il pu raconter ?

Klaus connaissait déjà parfaitement l'histoire du Chaperon Rouge, enfant tourmentée par de cruels loups, et elle n'avait rien de joyeuse. Vivence ne savait rien de l'histoire tragique de Boucle d'Or, pas plus que celle de la Belle au Bois Dormant. En dehors d'elles, il n'y avait que l'histoire de la cinquième ensorceleuse qui lui avait été comptée…

Mais y avait-il plus grande détresse que celle de Gretell ?

Alors Vivence n'avait pas raconté d'autres histoires. Ils étaient resté silencieux jusqu'à oublier, bien plus tard, l'ambiance morose qui les avait un temps empêché de sourire à l'enfant qui venait de naître.

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Boucle d'Or, comme la majorité des ensorceleuses, avait vu son histoire être transformée en conte populaire pour les mortels. Mais, contrairement à Raiponce trouvant son prince ou Aurore s'éveillant dans son royaume encore vivant, aucune fin heureuse n'avait été offerte à Boucle d'or, aucune stabilisation.

Un peu comme cela s'était réellement passé.

L'histoire qu'elle avait vécue était pour autant assez loin du conte et de ses multiples adaptations, comme c'est toujours le cas. Boucle d'Or était née dans la forêt, sa famille élevant des renards pour chasser. Alors que ses parents et ses frères étaient tous roux, elle fut la seule à naître avec une chevelure blonde qui prenait de plus en plus d'ampleur avec les années. Le surnom de Boucle d'Or, donné par ses frères, n'avait alors rien de flatteur.

Pourtant Boucle d'Or n'était pas une fillette inutile. Elle avait toujours été douée avec les animaux, que ce soit les renards qu'elle dressait plus rapidement que n'importe qui, ou les proies qu'elle ramenait plus nombreuses que le reste de sa famille. C'était peut-être à cause de cela qu'elle provoqua la jalousie de ses frères qui finirent par lui tendre un piège.

Car la tragédie de Boucle d'Or n'avait rien à voir avec les Chasseurs, ni avec l'Église. Parfois, les humains n'ont besoin d'aucune instance supérieure pour se montrer cruels.

Boucle d'Or chassait une famille d'ours quand elle fut lâchement assommée. Elle s'éveilla dans la grotte des animaux, désarmée et uniquement vêtue de sa chevelure blonde tombant sur sa menue poitrine. Craignant le retour des animaux, elle avait tenté de s'enfuir mais il était déjà trop tard : les trois bêtes étaient de retour et l'avaient coincée à l'intérieur.

Le plus grand ours avait tenté de la manger, le second de la frapper, et le plus petit n'avait rien fait, recroquevillé contre les parois de la grotte. Puis le plus grand avait réussi à griffer son bras avant qu'elle ne tombe au sol, écrasée par le corps de l'ours de taille moyenne.

Et alors qu'elle sentait sa dernière heure arrivée, le petit ours intervint.

D'ourson, il devint humain, puis renard, avant de devenir une créature sans forme ni couleur, brillant si fort qu'il éblouit ses congénères. Il saisit ensuite la fillette dans ses bras tangibles bien que translucides, et c'est ainsi qu'il parvint à sauver Boucle d'Or.

Le petit ours était en réalité un esprit de la forêt, qui avait trouvé refuge chez le couple d'ours pour y vivre une vie de créature mortelle. Il avait été touché par la beauté et la détresse de Boucle d'Or et avait tout fait pour la sauver. Hélas, pour réussir cet exploit, il avait dû sacrifier sa forme matérielle, qu'il ne pourrait plus jamais récupérer.

Boucle d'Or, reconnaissante, lui avait alors demandé ce qu'elle pourrait faire pour se faire pardonner. Il avait répondu qu'elle pourrait le prendre en elle afin qu'il vive par procuration. Naïve, ignorante, elle avait accepté… Il s'était alors approché et s'était logé dans sa chevelure comme une barrette ou un beau bijou. Boucle d'Or était alors rentrée chez elle et avait retrouvé sa famille.

Quand elle apprit que c'était ses frères qui lui avaient joué ce mauvais tour de la laisser nue et désarmée dans cette grotte, elle n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit, et perdit connaissance brusquement et sans raison. À son réveil, ses frères avaient été égorgés, ses parents étaient pendus et tous les renards qu'elle affectionnait tant avaient été tués et dérobés de leur fourrure.

Dans ses cheveux, l'esprit de la forêt riait, et lui avait assuré que jamais plus sa famille ne pourrait chasser.

Cent ans durant, le corps de Boucle d'Or a servi d'arme à l'être qui allait tuer les bûcherons, les cueilleurs, et même les promeneurs. La fillette tenta de fuir, mais où qu'elle aille, il y avait toujours des forêts où l'esprit pouvait faire des carnages, sans qu'elle ne puisse rien faire. Elle était alors chassée, poursuivie, et ne pouvait trouver de repos nulle part…

Alors qu'elle commençait à sombrer dans la folie, Boucle d'Or ne put plus accepter de se laisser faire, et réveilla, presque sans le savoir, la magie qui avait grandi en elle au contact de l'esprit. Car l'esprit de la forêt était bien plus qu'un fantôme ou une créature ordinaire. C'était un être de magie pure, presque un dieu, que l'on ne pouvait fréquenter sans conséquences. À force de vivre avec les animaux de la forêt, il avait oublié à quel point l'être humain était complexe, et surtout à quel point son envie de vengeance pouvait être efficace pour réveiller les forces que l'on croyait endormies pour toujours.

Nourrie par sa rancœur, sa fatigue et son désespoir, la magie avait détruit l'esprit de la forêt et lui avait volé à la fois sa force et ses pouvoirs. Ainsi, Boucle d'Or garda son immortalité tout en devenant l'une des sorcières les plus puissantes qui existait alors.

C'est ainsi qu'elle obtint le statut d'ensorceleuse, et rejoignit les quatre autres femmes qui gouvernaient les créatures en Occident.

Depuis elle vacillait, entre le rejet de cette magie qui ne lui appartenait pas de naissance, et l'absorption de toute celle environnante. Elle pourrait avaler toute la magie du monde avant d'exploser littéralement... Heureusement, à la Grotte, elle ne risquait rien. Ses compagnes la surveillait, et les sirènes pourraient agir en dernier recours. Le monde était en sécurité, ainsi...

Mais elle, elle était toujours instable.

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Les ensorceleuses étaient actuellement au nombre de cinq.

Ce chiffre n'avait pas toujours été le même, mais leur rôle, par contre, n'avait jamais changé depuis la création de ce statut.

Choisies pour leur puissance, ces sorcières avaient pour fonction d'être les gardiennes de la Grotte, de protéger les créatures qui y trouvaient refuge et de repousser les assauts de ceux voulant se l'approprier... D'ensorceler les ennemis de leurs alliés afin que rien ne puisse troubler ces derniers.

L'on éprouvaient à leur égard beaucoup de reconnaissance pour ce qu'elles offraient, mais pas seulement.

Elles dégoûtaient également. Ceux ne partageant pas leur puissance, leur espérance de vie et leur passé ne pouvaient comprendre leur comportement. Elles effrayaient, car si jamais elles sombraient un jour dans la folie, chacune avait le pouvoir de ravager le monde.

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Couvertes d'ombres

Elles avançaient

Dans la pénombre

Elle existaient.

Jamais les humains ne se permirent

De les empêcher de vivre.

Le Chaperon Rouge

La Belle au Bois Dormant

La sœur d'Hansel

Celle aux Cheveux Longs

Et Boucle d'Or

Les cinq ensorceleuses veilleront sur l'enfer

Et sur la surface mortelle

Car quand viendra l'heure

Elles…

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