Minuit

23h, le soir

Quelle triste heure, trop tard pour la télé en famille, trop tôt pour dormir. C'est une heure entre deux, qui ne sert à rien. Je ne sais pas quoi faire dans ma chambre, alors j’écris.

Aujourd’hui, j’ai eu quinze ans, j’ai fêté mon anniversaire avec ma famille et mes amis. C’était une grande fête avec plein de décorations colorées, plein de sourires, d’éclats de rires étouffés par le plastique des ballons de baudruche. Une belle fête, vraiment. Un an plus tôt, j’en aurais pleuré de joie. Maintenant, je pleure pour une chose, bien plus triste, qui se résume en un mot : résignation.

J’ai attendu pendant un paquet d’années tout plein de choses. Ça a commencé simplement : des anges la nuit, des fées dans le jardin, un prince charmant et courageux quand on m’embête. Je les attendais, je les cherchais. Mais, bien sûr, je ne les trouvais pas.

Vers mes dix ans, j’ai lu un livre. Je ne me rappelle plus le titre, mais il était très vieux, avec plein de mots que je ne connaissais pas. Il manquait des pages, et pourtant, il y en avait encore beaucoup. Je l’ai lu en cachette pendant longtemps, j’avais déjà onze ans, presque douze, quand je l’ai fini. Il parlait d’amour à distance, d’une guerre qui faisait rage, et surtout de destin. C’était un joli mot, ça sonnait bien dans ma bouche alors je l’ai répété, encore et encore jusqu’à ce qu’il s’imprime dans ma tête.

Destin.

23h10

Le temps est trop lent, les minutes font grève, je m’impatiente. J’ai l’impression que j’ai écrit beaucoup plus que ça...

Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, le destin !

Dans ce livre, il y a une phrase que j’ai retenue : « C’est au moment où l’on en a le plus besoin que le destin se manifeste ». J’ai trouvé ça beau, alors j’ai attendu, priant très fort. D’où ma résignation : le destin n’est pas venu.

Pourtant, je ne suis pas tellement différente de l’héroïne. Ma vie n’est pas forcément pire, ni mieux. Je me suis dit que ça venait peut-être du fait qu’elle était amoureuse et pas moi.

Alors, en plus du destin, j’ai cherché l’amour.

C’était une mauvaise idée. L’amour, c’est triste, et en plus il fait mal. J’ai laissé tomber ça.

 

23h20

Mes idées s’embrouillent, j’écris lentement, je m’énerve toute seule.

Je parlais d’amour non ? Et bien, de toute manière, ce n’est pas important. Ce texte n’est pas important. Ce texte n’est pas un hymne à l’amour, ni même une critique. Je ne sais pas comment le vivent les autres, je n’ai pas d’exemple dans mon entourage, je n’ai même pas de maman qui aimerait mon père. Alors non, je ne suis pas là pour parler d'amour.

Qu’est-ce que ce texte, d’ailleurs ? Vous ne vous en doutez pas, j’en suis sûre. C'est mes derniers mots, ma lettre d’adieu.

À minuit, je me suiciderai.

On pourra dire ce que l’on veut, que ma raison est stupide ou autre, ça ne change rien. Je n'ai plus envie de connaître l'avis des autres, ça ne m'intéresse plus.

 

23h30

Plus qu’une demi-heure. C’est un peu effrayant : une minute avant, ça ne me faisait rien, nous étions plus proche de vingt-trois heures que de vingt-quatre. Mais là, ce chiffre rond semble me narguer.

Cap' ou pas cap', c'est ça que cette heure semble me dire. Elle paraît me défier, moqueuse et provocante.

Dommage qu’on ne puisse pas frapper les chiffres.

Mais cette demi-heure, c’est encore une demi-heure pour changer d’avis, et c’est trop long, ça m’énerve. Je voudrais le faire dès maintenant pour ne pas prendre le risque de douter, mais je ne le ferai pas. Je n’essaie plus vraiment de comprendre mon esprit. Pour moi, mourir à minuit pile, c’est la classe, c’est tout.

J’essaie de me rappeler pourquoi j’écris cette lettre. La raison d’origine, je veux dire. Je ne m’en rappelle plus.

Mais qui s’y intéresse, franchement, aux derniers mots d’une adolescente ?

Il faut avoir un esprit sacrément tordu pour lire les derniers mots de quelqu’un. Sacrément tordu pour les écrire, aussi, et les rendre publiques encore plus. Je devrais garder ça pour moi, mais je ne vais pas le faire : je vais laisser cette lettre en évidence, pour que tout le monde puisse la lire, si jamais quelqu'un en a envie.

Je ne suis pas saine d’esprit.

Après tout, je vais me suicider par dépit. C’est assez pitoyable, mais il y a des livres à ne pas lire quand on a dix ans. Parce qu’à cause de cet âge, parce que c'était un âge important pour moi, un chiffre rond, l’idée s’est complètement imposée à moi. Elle s'est infiltrée dans mes pensées les plus profondes, s'y est collée et s'est incrustée complètement dans ma tête, au point que je ne trouve aucune porte de sortie, rien.

Le destin est quelque chose de triste, quand on n’en a pas.

23h40

Le moment s’approche, ma main se met à trembler, impatiente. J'ai du mal à écrire : j'ai coupé le chauffage de ma chambre, j'ai très froid…

J’ai déjà décidé comment faire. Je n'ai pas besoin d'une mort originale, je veux juste quelque chose de beau, d'agréable pour moi. Et puis, je fais aussi avec ce que j'ai à disposition.

Je n’ai pas de corde, à peine quelques rubans. De toute manière, je n’aime pas l’idée de me pendre, et dans ma chambre, il n'y a pas vraiment d'endroit pour le faire.

Il y a la solution des médicaments, qui serait peut-être possible, mais je n'ai jamais aimé en prendre pour me faire vivre, alors hors de question d'en prendre pour me faire mourir !

Je n'ai pas non plus de couteau, pas d’arme à feu : je n’ai que quinze ans, et à quinze ans, on n'a pas grand-chose pour mettre fin à sa vie…

M'ouvrir les veines… Je n'aime pas cette idée, il paraît que ça fait mal, il paraît que c'est effrayant. Et puis, je n'ai pas envie de salir ma chambre, obliger ma maman à nettoyer le sang. Je suis égoïste, mais pas à ce point !

Non, je veux mourir en m'envolant...

 

23h50

J’ai enlevé mon pyjama et ma culotte. J’ai toujours froid, mais à présent, c’est devenu agréable.

J’ai ouvert ma fenêtre, le vent s’engouffre dans ma chambre, il fait voler les feuilles à travers la pièce. La lumière extérieure donne un reflet orangé aux murs, on se croirait dans un conte de fées. Le bruit de la circulation parvient à mes oreilles, mais c’est comme un rêve. Je n’ai pas peur de ce qui va suivre.

 

23h55

Je m’impatiente. Je commence à avoir vraiment froid. Le vent a forcé.

Il ne reste plus que cinq minutes, je n’ai plus peur, j’ai envie qu’il soit enfin temps. Ce sera beau, comme dans les rêves où l’on peut voler. Simplement, cela ne durera que quelques instants, deux ou trois secondes, peut-être plus si le vent augmente. Au pire, je m’en fiche, j’ai confiance. Je sais que ce sera beau.

J’ai besoin de sentir le vent m’entourer le corps entièrement quand je m’envolerai, offrant ma nudité à l’air froid de la nuit.

 

Minuit

 

Adieu.


 

00h05

Il y avait une fille dans la cour devant chez moi. Elle m’a vue quand j’étais debout sur le rebord de ma fenêtre. Elle a observé ma nudité avec calme puis a enlevé ses propres vêtements, sans me lâcher des yeux, gardant juste sa culotte. Avec son pantalon, son soutien-gorge, sa veste et son tee-shirt, elle a fait trois lettres sur le sol : V, I, E.

Il n’y avait pas de N, mais j’ai tout de même compris qu'elle me demandait de la rejoindre. Ou alors peut-être qu'elle voulait juste dire que je devais choisir la vie, je n'en suis pas sûre.

Je prends des chaussures, je m'habille, aussi. Un dernier regard vers la fenêtre, elle est toujours là, elle me fait un signe impatient pour que je descende. Elle doit avoir froid dans sa petite culotte blanche...

J'ai souri, hoché la tête dans sa direction et j'ai fermé la fenêtre.

Je vais aller avec elle, peut-être que c’est ça mon destin.

Finalement, le bouquin avait raison. Je n'ai jamais eu autant besoin de Destin qu'au moment où j'allais mettre fin à mes jours.

Je vais laisser ma lettre là et vais rejoindre la fille qui s'est déshabillée en bas de chez moi avant qu'elle ne tombe malade.

Si ça se trouve, je ne reviendrai pas…

Ce serait bien, n'est-ce pas ? De trouver le Destin et l'amour avec une inconnue.

Fin

Genre : drame

Statut : terminé

Disclaimer : Le texte n'est pas libre de droit, et l'histoire comme les personnages sont un produit de mon imagination, ils m'appartiennent. Merci de ne pas les utiliser sans autorisation.

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