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Rivière d'eau croupie

 

Partie 2

Thème : Dégénérescence
Genre  : Médiéval-fantasy
Statut   : Complète (partie 2/2)

À la surface de l’eau, quelques fines écailles flottaient, détachées de la longue queue de l’entité, laissant apparaître ici et là la chair blanchâtre. La végétation s’était développée, envahissant les lieux plus qu’elle ne l’avait jamais fait, empêchant presque aux rayons du soleil de se frayer un chemin jusqu’aux fleurs assoiffées de lumières. Elles étaient forcées à pousser toujours plus haut pour tenter de l’atteindre.

L’odeur qui régnait dans les marécages était passée de fétide à nauséabonde, presque pestilentielle, provoquant des haut-le-cœur à quiconque s’en approchant de trop près. Si quelques animaux persistaient à rester sur ce territoire maudit, plus aucun humain ne venait désormais. La dernière à s’y être aventurée, la sacrifiée, n’avait pas reparu depuis son départ, il y a déjà un an.

 

Avant de disparaître, elle avait stupidement promis à la vouivre qui vivait ici de lui rapporter son escarboucle, qu’elle ferait tout pour cela…

Pouvait-on faire promesse plus déraisonnable que cela ?

Elle n’était qu’une enfant, élevée comme une truie que l’on engraisse afin de pouvoir la dévorer plus tard. Elle ne connaissait sans doute rien de la vie, de la ville, du monde, même. Elle avait quitté le marais pour partir à la poursuite du voleur alors que la piste était froide depuis longtemps. Une petite fermière contre un adulte aussi rusé et lâche qu'un démon… Ico-Heiu ne pouvait pas croire une seule seconde que la jeune fille avait la moindre chance de réussir.

Et pourtant, l’espoir s’était d’une manière ou d’une autre installé en elle.

Comment expliquer, sinon, qu’elle fasse l’effort d’aller de temps en temps jusqu’à la source claire pour s’hydrater ? Comment expliquer que les animaux continuent de chanter pour elle ? Comment expliquer ces quelques failles dans le toit de verdure où la lumière pouvait encore se faufiler ?

Ico-Heiu ignorait pourquoi une part de sa confiance, aussi petite soit-elle, s’était logée dans cette enfant venue pour mourir.

 

Pourquoi, après tout ce temps passé, elle persistait à résister à l’appel de l’obscurité éternelle, bien que toute son âme soit au bord de l’épuisement ?

Il serait si facile de s’abandonner au sommeil, de sombrer doucement, de fermer les yeux pour ne plus les rouvrir. Bien qu’immortel, peut-être que son corps finirait par se décomposer, se couvrir de mousse, se transformer en un rocher parmi les autres… Elle pourrait le laisser faire, et pourtant, elle tenait.

Malgré la dégénérescence, la vouivre n’avait toujours pas disparu de ce monde et guettait le retour de son précieux bijou.

 

~

 

Le vent soufflait fort dans la plaine, surplombant en partie le bruit des conversations.

 

Autour d’un feu de camp, trois hommes discutaient vivement, l’un voulant aller au nord, l’autre retourner en ville et le troisième s’éloigner vers le sud. Leurs tons étaient pressés, inquiets : ils redoutaient que la menace s’abatte de nouveau sur eux. La veille encore, ils étaient quatre, mais l’un d’eux avait trouvé la mort dans la nuit.

 

Attendant patiemment, accroupie dans l’ombre du rocher qui surplombait le groupe, Ronce les surveillait, sa houlette au poing.

 

Les premiers mois de ses recherches avaient été difficiles, car toutes les rumeurs s’entrecroisaient et se contredisaient. Elle avait été obligée d'aller de bourg en bourg, travaillant à la journée lorsqu'elle pouvait, mendiant le reste du temps. Quand finalement elle avait retrouvé la trace de l’escarboucle, l’objet était en la possession d’un seigneur qui l’avait obtenue en échange de la main de sa fille. Le trésor était trop bien gardée pour espérer s’en emparer, alors elle était restée à proximité, patiente et attentive.

 

Après plusieurs semaines, un serviteur l’avait volée et s’était enfui avec. Des brigands l’avaient détroussé avant même qu’il atteigne le village suivant, mais l’un d’entre eux avait eu le malheur de s’en vanter dans une auberge, n’attirant pas seulement l’attention de Ronce. Source de convoitises, l’escarboucle était passée entre bien des mains puis avait disparu de la circulation pendant quatre longs mois où la bergère avait cru désespérer à l’idée d’avoir échoué…

 

Jusqu’à ce que de nouvelles rumeurs émergent.

 

Pas sur la pierre en elle-même, mais sur un groupe d’hommes qui avait curieusement vu la chance les favoriser aux jeux, en amour et dans tout ce qu’ils entreprenaient. Or, il existait un objet qui permettait d’exaucer les vœux, et Ronce était prête à parier que le rubis magique n’était pas étranger au bonheur de ces hommes.

 

Elle avait alors repris la chasse, traquant les voleurs à travers la vallée, satisfaite de constater qu’elle était cette fois la seule à les poursuivre.

 

La veille, l’un d’entre eux eut le malheur de s’isoler. Ronce avait placé un caillou sur la gouttière métallique de son bâton de bergère et l’avait lancé de toutes ses forces, visant le crâne. Il n’avait pas survécu.

 

Hélas, ce n’était pas lui qui portait la pierre. Elle avait donc repris ses distances et attendait depuis que l’un d’entre eux s’éloigne de nouveau.

 

C’est ainsi qu’elle se retrouvait dissimulée sur son rocher, prête à y retourner.

 

Jamais elle n’avait été si proche de réussir. Bientôt, se disait-elle, elle pourrait ramener l’objet magique auprès de sa propriétaire légitime. Elle lui offrirait à la manière dont les hommes demandent les demoiselles en mariage, dont les sages-femmes offrent les nouveau-nés à leurs mères. Comme un cadeau, mais aussi avec dévotion, en sachant que ce que l’on offre nous a coûté, en sachant ce qu’il vaut.

 

Ronce était une enfant aux yeux d’Ico, elle était au courant. Une gamine qui ne connaissait rien au monde, stupide sans doute, faiblarde avec ses bras maigrichons et ses genoux pointus… Rien qui ne donne envie.

 

Rien dans son corps ou sa personnalité n’était désirable pour Ico, mais ce n’était pas grave. Il restait encore les actes pour la séduire.

 

Ico était malheureuse parce qu’elle avait été volée. Si Ronce pouvait lui rendre son trésor, alors Ico s’intéresserait à elle, ou au moins, la regarderait vraiment. Peut-être voudrait-elle même la remercier, lui faire plaisir ? Ou, au contraire, elle retrouverait sa fougue d’antan et la sacrifierait pour de bon.

 

Cette option ne lui faisait pas peur, Ronce s’était préparée à cela depuis le jour de la naissance de son frère. Elle l’avait accepté, comme elle accepterait tous les actes d’Ico à son encontre.

 

Tout, sauf son indifférence.

La dispute en contrebas s’envenima et l’un d’entre eux attrapa carrément le col de son camarade pour le menacer de son poing. Il renonça cependant à le frapper.

 

— Je vais prendre l’air quelques minutes.

 

Parfait.

Silencieusement, Ronce glissa en bas de son perchoir et le suivit à distance, gardant un œil sur les deux autres pour s'assurer qu’ils ne le poursuivaient pas. Une fois qu’ils furent suffisamment éloignés pour que le bruit soit étouffé par la distance, Ronce pencha son bâton de bergère vers le sol. La petite houe attrapa une pierre qui partit dans les airs avec un sifflement sourd et frappa la tempe de l’homme qui s’écroula.

 

Sans attendre, Ronce se précipita vers lui pour vérifier son état.

 

Il n’était pas mort sur le coup. Malgré sa perte de connaissance, il respirait encore. Ronce sortit le couteau qui ne quittait jamais sa robe et prit le soin de l’égorger proprement. Il tressauta entre ses mains fines, mais elle n'eut pas plus de résistance.

 

Elle entreprit alors de le fouiller, bien qu’avec peu d’espoir : si c’était lui qui avait la pierre, les deux autres ne l’auraient probablement pas laissé partir aussi facilement.

 

Effectivement, ses poches étaient vides, en dehors d’une bourse remplie de pièces d’argent dans laquelle Ronce ne se servit pas, peu intéressée.

 

Elle fit demi-tour, contourna le chemin le plus court avant de retourner se placer sur son rocher sans se faire remarquer.

 

Les deux derniers bandits étaient toujours là, un peu plus calmes que précédemment. L’un se leva un instant pour se soulager derrière un buisson. Elle pinça les lèvres de frustration : il restait trop près pour que Ronce puisse faire quoi que ce soit sans interpeller l’autre.

 

Elle prit donc son mal en patience.

 

Il fut une époque où c’était les moutons et non les personnes qu’elle traitait ainsi, avec la houlette et le poignard. Une époque où elle était respectueuse de sesaînés et docile face aux hommes.

 

Cela lui paraissait lointain désormais.

Si son apparence était toujours celle d’une innocente bergère, il en était tout autre dans son cœur. En choisissant d’être sacrifiée au monstre des marécages, elle avait tué celle qu’elle était auparavant, détruisant sa personnalité, ses goûts, ses rêves…

Restait tout de même encore sa nature obstinée qu’elle avait depuis l’enfance.

Bornée, disait sa mère.

C’était ce caractère opiniâtre qui l’avait empêchée de renoncer durant tout ce temps, d’abandonner cette quête pour retourner les mains vides auprès d’Ico, ou pire, dans son village. Son entêtement l’accrochait coûte que coûte à ses idées, et puisqu’elle avait décidé de récupérer l’escarboucle, elle y parviendrait.

La nuit avançait, et leur nervosité avec.

 

L'un des hommes finit par s'inquiéter pour le troisième, et ils partirent tous deux à sa recherche. Ronce les suivit de loin, et entendit leurs cris d'horreur en découvrant le corps de leur camarade.

Ils se précipitèrent aussitôt vers leur camp, abandonnant la dépouille derrière eux sans compassion. Ils n’attendirent pas l’aurore pour plier bagage à la hâte et reprirent la route.

À la manière dont ils vérifiaient en permanence si personne n'était à leurs trousses, sans remarquer la bergère qui ne quittait pas les sous-bois, il était clair qu'ils étaient clairement effrayés désormais. Y aurait-il eu une telle terreur sur le visage s’ils avaient su que c’était une fille qui les menaçait ? Auraient-ils fait autant d’erreurs s’ils n’imaginaient pas un tueur au lieu d’une tueuse ?

Ronce n’avait jamais pensé à ce genre de choses, dans son ancienne vie. À l’époque, elle supposait que c’était bien normal que les hommes et les femmes n’aient pas les mêmes droits et les mêmes devoirs, qu’ils n’inspirent pas non plus le même respect.

Ico, avec une simple rencontre, avait remis en question cette vision.

 

« Ils pensent qu’une fille ne peut pas être forte. » avait-elle dit. « Ils pensent que les filles ne font que pleurnicher. Ils veulent un fils qui puisse transmettre son nom, car ils pensent qu’une fille n’est pas digne d’imposer le sien lors d’une union. »

 

Ronce n’avait peut-être pas le droit d’imposer son nom dans un mariage, mais elle pourrait l’inscrire dans l’Histoire… Ou au moins dans le cœur de sa Maîtresse, cette entité quasi divine à qui elle avait promis le retour de son trésor.

 

Peu importe les crimes à commettre et le temps passé loin d’elle, Ronce lui ferait honneur.

Dans ses rêves, il lui arrivait souvent de revoir le corps d’Ico, mi-femme, mi-serpent, sa queue bougeant vivement ou avec langueur, ses hanches larges qui se mouvaient comme celle d’une baladine… Elle visualisait sa taille étroite, sa poitrine mise à nue sans pudeur, son épaisse chevelure rousse qui descendait en cascade de boucles sur ses épaules et dans son dos, ornée de perles et de quelques pétales de fleurs égarés. Ronce revoyait également son regard, aussi intransigeant et froid que sa silhouette semblait souple et doux. Ses envies de rage cachées et étouffées derrière sa terrible fatigue et sa tristesse immense.

Il y avait une telle beauté et une telle sensualité chez cette créature que Ronce ne pouvait qu’en être fascinée.

Son image, gravée à jamais dans l’esprit de la bergère, continuait de la hanter. Comme pour lui rappelait, encore et encore, que tous ses efforts n’étaient pas vains, puisque c’était pour Ico qu’elle agissait.

Si elle était aujourd’hui capable de tuer de sang-froid pour Ico, que ne serait-elle pas en mesure d’accomplir ?

L’escarboucle tomberait entre ses mains d’une manière ou d’une autre !

~

Un murmure s’éleva doucement dans l’air moite du marécage.

La voix, peu utilisée, était pourtant harmonieuse, car sa propriétaire était de ses créatures qui jamais ne perdent leur attrait. Elle avait beau se décomposer vivante, elle était toujours en mesure de produire des sons pouvant ensorceler et pousser à la trahison le plus fidèle des époux.

Il n’y avait nul homme pour l’entendre, mais cela importait peu : la mélodie n’était destinée à personne en particulier.

Ico-Heiu chantait parce qu’elle ne pouvait plus faire que cela. Bouger lui était difficile, manger semblait impossible, et elle n’était plus capable d’offrir la moindre énergie aux plantes qui l’entouraient et qu’elle nourrissait jadis.

Aujourd’hui, les fleurs étaient mortes, rien n’avait poussé pour le printemps. Les lianes avaient séché et les troncs étaient maigres, malades. Ico-Heiu en avait pleuré lorsqu’elle s’en était rendu compte. Elle était consternée d’être à l’origine du malheur qui s’était abattu sur ces terres autrefois si fertiles.

Alors, pour briser la mélancolie, elle chantait, éveillant ses oreilles comme pour se rappeler que la beauté existait encore en ce monde, même si elle commençait à l’oublier.

Elle dut pourtant se taire avant la fin de la ballade, un élancement douloureux traversant sa tête de part en part. La migraine ne l’avait jamais quitté depuis le vol. Au contraire, elle empirait.

Pour compléter son malheur, la crasse s’accumulait dans le creux de son front, formant une couche grise tirant sur le marron qui menaçait de s’infecter au quotidien.

Ico-Heiu se laissait mourir de bien des manières, cependant elle prenait soin chaque jour de nettoyer la cavité. Elle le faisait, quitte à devoir se traîner, malgré la lourdeur de son corps qui ralentissait tous ses mouvements, jusqu’à la limite de son domaine pour y puiser de l’eau claire. C’était probablement vain, puisque rien en dehors de la saleté ne viendrait jamais combler ce vide, mais Ico-Heiu continuait.

Peut-être dans l’espoir d’avoir tort. Dans l’espoir de voir revenir l’enfant qui s’était absurdement offerte à elle et lui avait promis le retour de son trésor.

Sans doute était-elle crédule malgré elle, puisqu’elle n’acceptait pas consciemment d’avoir mis des attentes en quelqu’un d’autre, une simple mortelle qui plus est. Et pourtant, elle ne pouvait pas s’empêcher d’y croire.

Croire que ses souffrances prendraient fin un jour, autrement que par un repos éternel.

~

Une rumeur courait dans la vallée, de ces rumeurs que l’on murmure au marché en jetant des regards autour de soi, et que l’on raconte, presque sans exagérer, lors des veillées au coin du feu.

Il y avait une guerre qui se menait, dans l’ombre de la nuit, aux limites de la ville. Pas entre fiefs ni entre différents groupes de brigands, comme cela arrivait régulièrement. Non, il s’agissait d’une guerre à laquelle les rapaces avides de bonheur, d’argent ou de femmes participaient tous, contre une seule et unique ennemie.

Les qu’en-dira-t-on parlaient d’une magicienne, capable d’échapper aux pièges les plus roublards. D’autres bruits racontaient que la coupable était une campagnarde, mais qui aurait dérobé un fabuleux trésor permettant d’exaucer tous les vœux. Tous les témoins (ou ceux qui prétendaient l’être) affirmaient néanmoins que, quelle que soit son identité, elle portait une houlette. Selon eux, elle manierait l'objet avec plus d’habilité que la plus expérimentée des bergères, et un certain nombre de personnes avait été retrouvé inconscients après un violent coup sur la tête.

Tout le talent et la chance de Ronce lui avaient jusque là permis d’éviter la capture, mais ce n’était, hélas, pas suffisant pour qu'elle quitte son refuge.

C’est ainsi que ses nuits se passaient à errer dans les rues depuis près d’une semaine déjà, après avoir réussi à récupérer l’escarboucle des mains raides d’un de ses derniers propriétaires illégitimes.

Elle ne rêvait que d’une chose, s’échapper d’ici pour rejoindre Ico et lui rendre son trésor. Hélas, il lui était impossible de sortir de la ville.

Motivées par le seigneur voisin qui soupçonnait que le bijou qui lui avait été offert était celui des rumeurs, de farouches patrouilles fouillaient les promeneurs tout au long de la journée. Ils vérifiaient dans les affaires de chacun qu’aucune gemme rouge n’y était dissimulée. La nuit, la surveillance était moindre, mais les rôdeurs vagabondaient en périphérie, empêchant toute fuite jusqu’à présent.

Assise sur la paillasse, dans la cave qu’une vieille aveugle lui louait en échange du ménage en journée, Ronce ouvrit sa chemise pour regarder la pierre qu’elle avait glissée entre ses seins.

Même la plus profonde obscurité ne pouvait ternir l’éclat du rubis qui semblait briller de sa propre lumière, diffusant sur le tissu gris et la peau blanche des reflets orangés. C’était certainement l’objet le plus magnifique qu’elle ait eu l’occasion de voir de sa vie, une merveille d’un ovale parfait, lisse au toucher et pourvue de mille nuances pétillantes de rouge en son centre.

Ronce ignorait si l’escarboucle était capable d’exaucer les vœux, de rendre riche, chanceux ou immortel. Son seul désir était de pouvoir le ramener à Ico sur le champ... Hélas, la pierre ne lui offrait pas un tel miracle.

« Même les entités ont leurs limites » était un proverbe que sa grand-mère aurait pu lui répéter, si elle avait encore été de ce monde.

Ronce referma sa chemise et noua correctement son corsage afin de protéger l'escarboucle. Elle se leva ensuite et saisit sa houlette, portant son regard vers la porte de la cave, dernier rempart entre elle et les voleurs.

Ce soir, elle se battrait dans l’espoir de quitter cette prison et rejoindre le marécage. Peut-être qu’une fois de plus, elle tuerait un adversaire. Si cela lui permettait de passer, elle ne devait plus repousser. Elle avait perdu trop de temps déjà.

 

Peut-être échouerait-elle de nouveau cette nuit, mais elle n’abandonnerait pas avant de retourner auprès d'Ico.

 

Raffermissant sa prise sur sa houlette, Ronce se glissa dans la ruelle plongée dans l’obscurité. Elle se faufila entre les ombres, évitant la lueur des torches, jusqu’à s’approcher de la muraille encadrant la ville.

 

Elle vit au loin la patrouille tourner à l’angle de la rue pour disparaître après la boutique de sabots. Presque aussitôt, un malfaiteur caché sous une capuche de coton épais sortit du côté opposé de l’allée, suivant visiblement la ronde des soldats. Il regardait autour de lui avec beaucoup plus d’application que les hommes du seigneur, Ronce resta donc bien dissimulée derrière le baquet.

 

Quand elle releva la tête, elle remarqua deux autres rôdeurs qui marchaient plus loin, surveillant les lieux également.

Dans la poche de sa jupe, elle vérifia la présence des six pierres qu’elle avait ramassées plus tôt, afin d’avoir toujours de quoi lancer si elle n’avait pas le temps de fouiller le sol.

 

Chaque nuit, ses adversaires semblaient plus nombreux que la précédente. Elle ne s’était pas montré, la veille, dans l’espoir que les détrousseurs pensent qu’elle avait réussi à s’échapper et donc qu’il y ait moins de danger. Elle était prête à tout pour quitter cet enfer une bonne fois pour toutes.

 

Elle n’en pouvait plus d’être coincée ici. Devoir faire le ménage enfermé dans la cave de la vieille femme, surveiller les allées venues par les fenêtres, craindre que les contrôles se déplacent à l’intérieur des domiciles... Si les patrouilles rentraient dans la maison, elle était fichue, jamais elle ne pourrait se défendre dans un endroit clos. Que feraient-ils d’elle, alors ? Et que feraient-ils de la pierre ?

 

Elle ne voulait pas l’imaginer. Et ne pouvait pas laisser cela arriver.

 

Quel qu’en soit le prix à payer, elle partirait cette nuit.

~

.

~

Un unique puis de lumière perçait encore le plafond végétal du marais. Il crevait les feuilles, traversant la légère brume jusqu’à venir s’échouer, caressant, contre l’épaule nue de la créature qui vivait ici. C'était à peine suffisant pour la réchauffer.

 

Privées de clarté, les fleurs avaient disparu et même les lianes ne se multipliaient plus. Il n’y avait plus que la mousse qui continuait de prospérer.

 

Un daim, plus persistant que tous ceux qui avaient quitté les lieux, fit quelques bons de rocher en rocher pour s’approcher, puis finit par parcourir les derniers pas menant à la vouivre allongée là. Il portait dans sa bouche une petite pomme verte qu’il déposa doucement près du visage d’Ico-Heiu, avant de pousser son museau contre sa joue.

 

L’être ouvrit les yeux et sourit légèrement, incapable de mobiliser la force nécessaire pour remercier en bonne et due forme l’animal.

 

C’était l’un des derniers à être encore à ses côtés : les oiseaux avaient cessé de chanter, plongeant le marécage dans le silence, les mammifères ne venaient plus, et les grenouilles ne s’étaient pas reproduites cette année. À la place, des moustiques bourdonnaient autour d’elle, et quelques sangsues s’étaient développées dans la vase. Ces dernières mordaient régulièrement la longue queue de l’entité pour se nourrir de son sang vicié par la dégénérescence, profitant de toute la surface découverte par l’absence d’écailles.

Un tel outrage n’aurait pas été toléré autrefois, mais désormais, Ico-Heiu n’avait même plus la volonté de réagir.

Peu importe qu’on la dévore vivante, si seulement son agonie pouvait finir plus vite.

Pour la même raison, elle ne se força pas à bouger pour manger la pomme, restant figée, emmêlée dans ses lianes. Charitable, le daim plia ses fines jambes et s’allongea à ses côtés, posant sa tête sur la chevelure rousse, sortant la langue pour lécher sa joue avant de s’immobiliser de nouveau.

La vouivre sourit une fois de plus, touchée. Elle ferma ses paupières, lourdes des cils qui autrefois séduisaient, et maintenant ne faisaient que la fatiguer un peu plus.

Depuis combien de temps, à présent, attendait-elle vainement le retour d’une fermière qui avait probablement abandonné sa quête, si elle n'avait tout bonnement pas été assassinée ? Depuis combien de temps Ico-Heiu survivait-elle, se languissant du doux passé et rêvant d’un futur clément ?

Elle n’avait pas voulu croire en la petite, au début, et pourtant l’espoir avait perduré malgré elle pendant de longs mois, la maintenant en vie. Et juste au moment où elle s’y était habituée, la lumière avait faibli, l’eau s’était empoisonnée, ses écailles s’étaient détachées. Quelle ironie… Ico-Heiu avait l’impression d’être punie une seconde fois pour un crime dont elle ignorait tout.

Avait-elle mal agi ? Était-ce une châtiment de lui voler ainsi sa vie et son âme ? Ou était-ce, à l’instar de toutes les maladies touchant les mortels, qu’une simple malchance, un coup du sort injustifié ?

Privée de force, elle avait même cessé de maudire le forban qui lui avait dérobé son trésor.

Il ne lui restait plus qu’une prière : « si la petite ne revient pas, que mon sommeil soit profond, si profond qu’aucun cauchemar ne puisse plus m’atteindre ».

Une douce somnolence s’empara progressivement d’elle et son esprit s’éloigna quelque peu. C’était tout juste suffisant pour apaiser sa migraine, mais pas assez pour étouffer sa mélancolie.

Elle se sentit partir, enfin, quittant son enveloppe charnelle pour un repos, une trêve, une accalmie qu’elle espérait aussi éternels que son nom…

Le cri soudain d’une corneille réveilla Ico-Heiu en sursaut, le cœur battant follement dans sa poitrine.

Elle n’en avait plus entendu depuis longtemps : les oiseaux ayant été les premiers à fuir son domaine lorsqu’avait débuté sa déchéance. Cela la surprit tant qu’elle se redressa légèrement sur les coudes et leva la tête. L'ouverture vers le ciel était assombrie par le bec de la corneille qui lança un autre cri, ressemblant à un avertissement.

Quelques secondes plus tard, les cigales alentour semblèrent toutes converger dans sa direction, grattant leurs ailes avec ardeur pour envahir l’air de leurs chants. Un loup poussa un hurlement au loin et des cerfs commencèrent à bramer alors même que cela n’était pas la saison.

Confuse, la vouivre se dressa sur sa queue.

 

Elle essayait de regarder autour d’elle, surprise par la raison de ce retour soudain du bruit sur son territoire, lorsqu'elle se rendit compte d’une chose encore plus incroyable : elle était debout, elle avait retrouvé ses forces.

Elle leva lentement ses doigts devant elle, comme si ces derniers pourraient expliquer son regain, et le daim pressa son cou contre sa taille, affectueux.

Ne comprenant pas ce qu’il se passait, Ico-Heiu ferma les yeux pour se concentrer sur son environnement, analysant les odeurs et les sons à la recherche d’indice sur ce changement d’atmosphère.

Immobile de longues secondes, son visage finit par se crisper tandis que ses mains se resserraient en poings. Sa queue, furieuse, remua dans l’eau et battit la surface plusieurs reprises, avec une telle puissance qu’elle réussit à déloger plusieurs sangsues. La créature se dressa plus haut, surplombant les lieux comme une ombre menaçante, prête à attaquer l’impudent.

Car un humain avait de nouveau pénétré son territoire.

Qu'allait-il chercher à lui voler cette fois ? Sa couronne de perles ? Sa vie en elle-même ? Voulait-il ramener sa tête tranchée en trophée auprès des villageois pour se vanter d’avoir terrassé un monstre ? Ico-Heiu n’allait pas le laisser faire. Elle avait déjà suffisamment donné, à présent, plus personne s’en prendrait à elle, plus personne envahir son espace et la blesser. Si l’univers lui rendait ses forces pour combattre, alors elle ne ferait qu’une seule bouchée de cet intrus imprudent !

Elle replia sa queue de manière à ce qu’elle puisse bondir sur le malavisé et arqua ses doigts en crochets pour pouvoir briser sa nuque. Elle retint son souffle, tous ses sens aux aguets, et une ombre se glissa entre les troncs morts encadrant son marécage.

Ico-Heiu ne sauta pas.

Sidérée, elle resta figée de longues secondes, aussi immobile qu’un arbre alors qu’une jeune fille avançait de quelques pas, s’arrêtant juste là où la terre se transformait en boue. Elle portait à la main une houlette de bergère qu’elle tenait davantage comme une lance, le long de son bras, que comme un bâton de marche. Son autre main était serrée sur son corsage crasseux, tout comme l’était la jupe tâchée de vert et de brun.

Cette jeune fille n’était pas inconnue à Ico-Heiu, mais elle peina plusieurs secondes à reconnaître dans les traits la petite fermière qui était venue s’offrir en sacrificeil y a bien longtemps.

Ce fut son regard qui la convainquit : franc et ferme, comme la dernière fois. Elle semblait aussi obstinée que lorsqu’elle était partie. Elle avait grandi, mais cela ne l’avait rendue que plus coriace.

 

— C’est moi, Ronce, annonça-t-elle en rappelant le nom que la vouivre n’avait jamais retenu.

Sa voix était légèrement plus grave qu’auparavant, plus mature. Son corps abordait à présent quelques formes d’adulte. Un bandage sale entourait la manche de sa chemise, Ico-Heiu se demanda quelle blessure se cachait derrière, et pourquoi aucun guérisseur n’était venu y apporter des soins corrects. Sa jupe, serrée au niveau de la taille, était dans un piètre état, tâché d’éclaboussure de sang séché qui semblait ne pas lui appartenir. La houlette qui n'était pas là la dernière fois était fermement tenue entre les petites mains esquintées.

 

Avec lenteur, l’enfant tira sur les lacets de son corsage et écarta les pans. Elle y glissa ensuite sa main et en sortit quelque chose.

Sans même voir ce que c’était, Ico-Heiu devina et sentit son souffle se bloquer dans sa gorge alors que son ventre se crispait d’un coup, lui donnant la nausée.

Un vent léger s’éleva dans le marais, chassant l’odeur fétide alors que quelques reflets rougeâtres s’échappaient entre les doigts de la fermière. Elle posa un pied dans la boue, puis l’autre dans la vase, et elle avança de plusieurs pas vers l’entité qui ne bougeait toujours pas.

La jeune fille se laissa tomber à genoux face à Ico-Heiu, provoquant quelques vaguelettes qui s’amplifièrent surnaturellement. Un doux bruit de cascade s’ajouta à l’agitation environnante. La gorge de la vouivre se serra à l’idée que le courant revienne renouveler l’eau de son étang, que son marécage redevienne une petite rivière, comme autrefois.

 

— Je l’avais promis.

 

La voix qui s’éleva de la bouche de l’humaine fit taire toutes les autres, insectes, corneille et mammifères. Seul le tumulte de la cascade troublait le calme des lieux quand elle déposa sa houlette, plaçant sa deuxième main autour de la première avant de les tendre vers elle.

 

L’escarboucle apparut alors, aussi magnifique que dans ses souvenirs, aussi belle et brillante que dans ses rêves. Semblant plus raffinée et précieuse encore maintenant qu’elle savait ce que cela faisait de vivre sans elle.

 

Les muscles tendus d’Ico-Heiu se relâchèrent et elle se laissa doucement glisser vers le bas, jusqu’à ce que ses propres mains soient à la hauteur de celles de la jeune fille. Instinctivement, la queue de la vouivre alla s’enrouler autour de Ronce, comme pour l’empêcher de s’enfuir si elle changeait brusquement d’avis, tandis qu’elle encadrait de ses doigts ceux qui avaient ramené son trésor.

 

Elle voulut lui demander comment, elle voulut lui dire merci, mais aucun mot ne pouvait sortir de sa gorge.

 

Alors à la place, elle baissa la tête, jusqu’à poser son front contre la gemme, pressant l’objet jusqu’à ce qu’il s’incruste de nouveau dans son fourreau.

 

Le vent forcit, apportant avec lui le parfum des fleurs, peut-être même le pollen suffisant pour qu’elles renaissent cette année. L’eau sembla couler plus fort et son niveau monta sensiblement. Les oiseaux revinrent et firent retentir leurs chants, arrachant du bec les feuilles qui bloquaient le passage de la lumière. Le daim sautillait autour d’elles, lançant de joyeuses éclaboussures dont ni l’une ni l’autre ne se préoccupa.

 

Et plus que tout, la douleur du cœur d’Ico-Heiu s’apaisa enfin.

 

Elle aurait pu rester des heures ainsi, immobile, la tête baissée à savourer le retour de son trésor, la force qui l’envahissait de nouveau, la chaleur du soleil sur sa peau et le bien-être indicible qui l’étreignait.

 

Mais les mains contre son front bougèrent, se dégageant pour repousser sa chevelure en arrière. En ouvrant les yeux, Ico-Heiu vit que Ronce contemplait son visage avec un air de félicité, comme si rien d’aussi merveilleux ne lui était jamais arrivé. Le bout de ses pouces caressa les racines de ses cheveux avec une infinie douceur tandis que ses lèvres s'ourlaient d’un sourire teinté de bonheur. C’était un très beau sourire, qui toucha Ico-Heiu.

— Je rêvais tellement de voir cela avant ma mort, murmura l’humaine.

— Pourquoi avoir fait cela pour moi ? interrogea la vouivre sur le même ton.

Elle avait l’impression que parler plus fort risquerait de briser le charme mystique qui s’était instauré autour d’elles.

— J’ai décidé de me donner en offrande quoi que vous vouliez faire de moi. Vous rendre votre trésor était le seul moyen pour que vous redeveniez qui vous êtes réellement. J’ai tout fait pour cela, je suis même allé jusqu’à infliger la mort à ceux qui faisaient obstacle au retour du joyau auprès de vous. À présent, vous pouvez me sacrifier.

Les yeux d’Ico-Heiu la brûlaient, mais les larmes refusaient de couler pour le moment.

— Te sacrifier ? répéta la créature sans oser croire que de pareilles inepties pouvaient encore prononcées par celle qui tenait désormais plus de la guerrière que de la fermière.

Elle secoua la tête, désabusée.

— Mais enfin, tu viens déjà de sacrifier deux ans de ta vie pour me rendre heureuse. C’est exactement ce que faisaient tes prédécesseurs.

La jeune femme resta muette de stupéfaction tandis qu’Ico-Heiu se redressait. Elle concerva cependant leurs mains liées, aimant le contact entre leurs peaux.

— Quand des enfants me sont offerts, je les garde à mes côtés et les éduque en leur apprenant l’art de réfléchir, lui expliqua-t-elle comme elle le faisait à chaque petit garçon ou petite fille qui arrivait sur ses terres vêtu de blanc. Lorsqu’ils sont prêts, ils sont libres de partir parcourir le monde et faire ce que bon leur semble de mon enseignement.

Sa sauveuse paraissait stupéfaite à cette idée, et cela tira un sourire à Ico-Heiu. Depuis combien de temps ne s’était-elle plus amusée de quelque chose d’aussi simple que la surprise de quelqu’un ? Depuis combien de temps ne s’était-elle plus amusée tout court ? La résurgence de ce sentiment brûlait dans le cœur d’Ico-Heiu comme la chaleur d’une étreinte, la faisant agréablement rougir.

— Tu dois t'étonner qu’aucun ne soit revenu dans vos villages après avoir été libéré, je suppose, devina la créature en tirant la mortelle afin qu’elle se relève. Mais penses-y : pourquoi des enfants abandonnés par leurs familles et leurs amis retourneraient-ils là-bas ? Alors qu’il y a tant de merveilles à découvrir en ce monde !

Avec un enthousiasme qu’elle ne se rappelait plus avoir déjà ressenti, la vouivre amenant sa sauveuse vers son siège de liane pour la faire asseoir à ses côtés. Les animaux chantaient tout autour d’eux, et la lumière perçait de plus en plus chaque seconde qui passait, rendant l’ambiance plus agréable que jamais.

— Tu as dû voir bien des choses pendant ton voyage à la recherche de l’escarboucle, devina Ico-Heiu alors que la jeune femme prenait place. Raconte-moi tes aventures, je t’en prie.

Pendant les heures qui suivirent, Ico-Heiu écouta avec passion Ronce lui conter son histoire, son enquête pour retrouver le voleur, son attente autour du château du seigneur. Les poursuites, les combats, les feintes, les cachettes, les esquives et les fuites... La tête posée sur ses cuisses, ses sens gorgés par l’odeur de la jeune fille, Ico-Heiu imaginait les paysages et les couleurs. Les descriptions étaient si précises et l’enthousiasme si présent dans la voix de sa narratrice que l’entité n’avait pas beaucoup d’efforts à faire.

Lorsque Ronce se tut finalement, le soleil s’était couché, mais l’on pouvait voir les étoiles et la lune à travers le toit végétal dégarni. Les feuilles flottaient désormais sur l’eau claire qui remplaçait peu à peu l’eau croupie. Le courant emportait les débris en aval. Bientôt, le marécage laisserait place à un ruisseau puis à la petite rivière qu’il était autrefois, et la vie repartirait de plus belle. Quelques bougeons avaient commencé à apparaître ici et là, annonçant l’arrivée de fleurs qui écloraient sans doute au matin.

— Je te remercie.

 

Ico-Heiu, derrière ces mots, parlait de bien des gratitudes.

 

Elle, qui ne pouvait quitter son marais, aimait entendre les histoires venues d’ailleurs, surtout lorsqu’elles étaient si bien racontées. Cela lui permettait de visiter indirectement tous ces lieux, rencontrer toutes ces personnes, suivre toutes ces aventures qu’elle ne pouvait pas vivre d’elle-même. Les animaux lui dévoilaient une vision de ce monde, dans l’odeur portée par les fourrures des cervidés et les anecdotes chantées par les oiseaux, mais ce n’était pas comparable au récit prononcé par une voix humaine.

 

Mais aussi, et surtout, ce que lui avait apporté Ronce était la fin de son déclin, de son éternelle agonie. De nouveau, Ico-Heiu pouvait partager son énergie vitale pour nourrir son petit univers. De nouveau, elle pouvait sourire et apprécier chaque instant qui s’offrait à elle. C’était un cadeau inestimable qu’elle comptait savourer tous les jours de sa vie jusqu’à la nuit des temps.

 

— Je l’ai également fait pour moi, murmura la bergère en passant impunément ses doigts sur la mèche de cheveux roux qui barrait son front. J’en avais envie.

 

La vouivre eut l’impression que quelque chose se cachait sous ces mots, un secret ou bien un aveu. Elle ne releva cependant pas, offrant la seule chose qu’elle pouvait à présent :

 

— Tu es libre maintenant. Tu as accompli ton devoir et tu peux en être fière. À partir d’aujourd’hui, tu peux faire ce que tu désires, aller où tu le souhaites, devenir ce que tu veux.

 

— Ce que je veux ?

 

Ico-Heiu hocha solennellement la tête, n’ayant qu’une parole.

 

— Alors je veux rester à vos côtés jusqu’à ma mort.

 

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~

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Il était une fois, dans un lieu profondément enfoncé dans la forêt, une vouivre magnifique qui possédait un trésor : une pierre aux puissants pouvoirs. Le bijou pouvait éclairer la nuit comme en plein jour, apporter la maladie ou faire fleurir l’hiver. La créature était capable du pire comme du meilleur, c’est pourquoi il lui fut également attribué une faiblesse : elle ne pouvait quitter les terres où elle était née, même pour un instant.

Sa malédiction n’était pas vécue comme un mal, car la vouivre transforma son territoire en une oasis de faune et de flore, où la vie était présente et sublime en chaque saison de l’année.

Pour se distraire, en échange de l’eau qu’elle faisait couler en abondance pour la vallée, l'entité recevait des enfants en sacrifice. Ils passaient entre ses mains avant de prendre leur envol pour une nouvelle existence, dans un cycle qui semblait éternel.

Pourtant, aujourd’hui, la vouivre n’était plus seule à recevoir les offrandes au fin fond de la forêt.

À ses côtés se trouvait désormais une bergère sans mouton, une jeune femme qui vieillissait, une enfant qui s’était sacrifiée avec courage. C’était ensemble qu’elles accueillaient les nouveaux venus, qu’ils viennent avec humilité ou avec perfidie.

 

L’escarboucle et la houlette, dans ce marais d’eau claire, ne craignaient plus les voleurs.


 

FIN