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Rivière d'eau croupie

 

Partie 1

Thème : Dégénérescence
Genre  : Médiéval-fantasy
Statut   : Complète (partie 1/2)

​Il faisait sombre et humide, comme toujours. La lumière ne passait qu’en quelques fins filets, trouant la végétation dense pour venir produire quelques reflets verdâtres sur l’eau stagnante et sur les écailles. Chaque fois que la créature qui vivait ici bougeait sa longue et épaisse queue, les relents nauséabonds du marécage flottaient dans l’air pour se dissoudre qu’au bout d’interminables secondes.

Bien peu d’animaux acceptaient d’y passer du temps, depuis que le courant s’était tari, la rivière se transformant en étang. Cependant, il y avait encore quelques oiseaux, restant souvent au-dessus des feuillages. De nombreux insectes bourdonnaient et tournaient en rond. Une famille de batraciens remplissait le marais de leurs croassements amoureux. Enfin, de rares poissons d’eau douce et des serpents ondulaient au fond.

La flore était bien plus proliférante par ici. Les fleurs de toutes les couleurs tendaient désespérément leurs pétales vers les précieux puits de lumière. La mousse verte courrait sur la terre et grimpait sur la pierre pour la recouvrir. Les lianes brunes et orangées s’entrelaçaient tendrement, remontant les troncs maigres des arbres qui se faisaient lentement mais sûrement étrangler.

Ico-Heiu s’amusait autrefois de voir leurs lents combats, la manière dont les troncs résistaient, dont les lianes s’acharnaient, jusqu’à ce que le bois grince et que l’écorce craque, jusqu’à briser sous leur force l’obstination de leurs victimes. Ico-Heiu n’y trouvait plus le moindre plaisir, désormais. Peu de choses avaient encore de l’intérêt à ses yeux.

Elle était pourtant une créature fantastique : une vouivre longue de près de dix mètres, pourvue d’écailles luisantes, d’une peau douce et de cheveux roux tirant sur le doré décorés d’une couronne de perles. Elle avait conservé tout le charisme et la beauté des reines d’autrefois, mais elle ne se sentait plus autant de force que celles-ci.

Six cycles lunaires plus tôt, son bien le plus précieux lui avait été dérobé sans scrupules. Le voleur l’avait laissée pour morte… Hélas, il lui était impossible de passer de l’autre côté.

Cela faisait des lunes que le drame était arrivé, mais le temps n’avait pas d’importance pour elle. Il lui semblait long, terriblement lent, et interminable.

Les humains fêtaient-ils sa défaite, dans leur village de pierre ? Se moquaient-ils de la faiblesse dont elle avait fait preuve, de l’humiliation qu’elle avait subie ? Elle n’en avait aucune idée, ne pouvant quitter son marais… Mais la honte et la tristesse lui faisaient inventer tout ce qu’elle ne voyait pas.

Elle imaginait parfaitement le voleur brandir l’escarboucle en riant, félicité de toute part pour avoir été lâche et sournois, applaudi par ses pairs, impressionnant son monde. Elle pouvait presque percevoir son ricanement satisfait.

Cela la rendait malade.

 

Alors qu’elle ne se croyait pas capable de vivre sans son trésor, le corps éternel d’Ico-Heiu ne lui laissait pas le choix. Elle restait donc prostrée dans ses quelques centimètres d’eau, la joue posée contre ses bras croisés sur ce qui fut son trône de liane, les paupières closes pour retenir ses larmes.

 

— Je suis venu à vous.

 

La créature ouvrit brusquement les yeux et se tendit à l’entente de la voix. Elle se redressa vivement pour en chercher l’origine.

 

C’était une fillette aux cheveux châtains qui s’était agenouillée dans la boue à la limite de la rive. Elle était vêtue d’une robe d’un blanc si parfait, en dehors des nouvelles traces de limon humide, que l’habit n’avait jamais dû être porté jusqu’alors. Sa tenue laissait voir des avant-bras maigres et un cou fin. L’échine courbée, tremblante, l’humaine ne la regardait pas dans les yeux. La vouivre put cependant distinguer un visage ovale, loin d’être laid mais crispé par l’appréhension.

 

Elle soupira. L’un des villages voisins lui envoyait régulièrement un ou une enfant sacrifié afin de garantir la paix et la prospérité sur leurs terres. Il y a des décennies de cela, Ico-Heiu avait passé un marché avec eux. Elle les avait menacés de venir dévorer leurs nouveau-nés et de déchaîner les éléments sur les bourgades s’ils ne se pliaient pas à sa demande.

 

Elle soupira.

 

Ce temps-là était derrière elle.

 

Se réinstallant, elle referma les yeux, prête à oublier cette rencontre déplaisante pour sombrer de nouveau dans la morosité où elle baignait depuis que son précieux trésor lui avait été dérobé. Un bruit d’éclaboussure l’en empêcha en attirant son attention, la forçant à se redresser.

 

La fillette s’était finalement relevée et avait plongé ses jambes dans l’eau où elle se tenait désormais debout, avançant maladroitement dans la vase.

Comprenant que l’enfant resterait tant qu’Ico-Heiu ne lui dirait pas clairement que son rôle était terminé, la vouivre souleva le bout de sa queue. Elle l’interposa pour lui bloquer le passage, la défendant de faire un pas de plus.

 

— Retourne dans ton village, enfant, et informe-le qu’il n’est plus nécessaire de payer le tribut.

 

La sacrifiée se figea, incertaine, les poings fermés sur sa robe blanche qu’elle tenait relevée sur des genoux égratignés. Ico-Heiu frappa légèrement son ventre pour l’inciter à faire demi-tour, mais la fillette ne bougea pas, crispée de la tête aux pieds.

 

— Je te dis de partir !

 

— Mais… Mais je ne peux pas ! s’exclama-t-elle d’une voix alarmée. Jamais ils ne me laisseront revenir, ils croiront que j’ai fui mon devoir !

 

Ico-Heiu secoua la tête avant de décider de l’ignorer, trop affligée pour faire perdurer cette conversation vaine. Elle retourna à sa position première, fermant fortement les paupières comme pour se protéger de la réalité à laquelle elle ne pouvait hélas pas échapper.

 

~

Ronce était restée longtemps debout, tremblant de fatigue, puis la sensation de ne plus sentir ses orteils l’avait forcée à sortir de l’eau froide. Elle s’était alors assise sur un îlot de terre et avait entouré ses jambes de ses bras, posant son menton contre ses genoux. Elle avait ensuite attendu jusqu’à finir par s’assoupir.

 

Quand elle se réveilla, le monstre était toujours prostré dans la même position et le soir était tombé.

 

Personne n’avait préparé Ronce à ce qu’elle devait affronter aujourd’hui. Il fallait dire que personne ne savait non plus ce que le monstre faisait aux sacrifiés. L’imagination de Ronce était fertile. Elle s’était d’abord vue dévorée, puis brûlée vive, puis noyée. Elle s’était même figuré devenir l’épouse de la bête, un ventre voué à porter les enfants de l’ignoble créature. Ou encore son esclave pour des tâches plus ingrates que ce qu’elle faisait au village quand elle n’était pas à surveiller les chèvres dans la montagne…

Sauf qu’en découvrant la créature, elle n’avait rien vu d’ignoble, loin de là.

Elle ressemblait à une femme, cependant bien différente de celles qu’il y avait chez elle. Elle était magnifique, comme celles que l’on trouve en ville, avec de longs cheveux roux et une peau blanche jusqu’à ses seins ronds. En dessous de ceux-ci en revanche, la peau laissait place à des écailles vertes tirant sur le bleu. Ses hanches et ses jambes étaient remplacées par une queue semblable à celle d’un serpent. Interminable et sinueuse, elle remuait la vase de temps en temps. Rien d’autre ne bougeait dans le marais endormi.

Dès la seconde où Ronce avait vu la chose qui terrifiait tant les villageois, les battements de son cœur s’étaient accélérés, mais pas de peur.

Au contraire, elle avait été fascinée par la vision enchanteresse de l’étang lorsqu’il s’était dévoilé. Au milieu des couleurs vives des fleurs et de la verdure, la beauté de la créature était rehaussée par les reflets de l’eau dansant sur sa peau. Captivée par les formes offertes à ses yeux, Ronce avait senti en son âme qu’elle avait fait le bon choix de s’être portée volontaire.

Contrairement à ce à quoi elle s’attendait, l’être magnifique n’avait pas voulu se servir de Ronce pour quoi que ce soit. D’ailleurs, elle ne semblait même pas désirer sa présence.

 

Ronce ne pouvait cependant pas partir, elle n’en avait pas le droit ! Elle devait être ici, c’était son devoir. Sans compter que jamais son père ne tolèrerait son retour au village après avoir dit à tout le monde qu’elle comptait s’offrir au monstre. Et même si elle expliquait que le monstre en question ne l’avait pas accepté, elle passerait pour une menteuse.

Or, Ronce n’était pas du genre à refuser de faire des efforts pour le bien de sa famille. Elle ne voulait pas qu’on vienne dévorer son petit frère, c’était pour cela qu’elle s’était proposée pour être sacrifiée quand il avait fallu choisir quelqu’un.

Ses parents avaient pleuré son départ et les voisins lui avaient dit qu’ils étaient fiers d’elle…

Elle ne pouvait plus faire marche arrière désormais.

 

Alors Ronce, assise dans la terre, attendait que la créature décide quoi faire d’elle. Elle resterait là jusqu’à mourir de faim s’il le fallait !

 

Comme pour répondre à cette pensée, son ventre se mit soudainement à gargouiller, attirant l’attention du monstre sur elle qui jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule. Il semblait étonné de voir qu’elle n’était toujours pas partie.

Les deux s’observèrent quelques instants, jusqu’à ce que Ronce se dise qu’elle n’avait peut-être pas le droit de croiser son regard. Elle baissa aussitôt la tête, gênée. C’est donc en fixant ses genoux qu’elle entendit la créature bouger. L’eau remuée dégageait une odeur répugnante, comme si quelque chose était en train de pourrir ici.

— Tu as faim, constata la voix du monstre bien trop proche de Ronce qui frissonna.

Ne se sentant pas le courage de répondre à voix haute ou, pire, ne pas répondre du tout, Ronce opina du chef.

— Tu es frêle également. Ton village ne te nourrissait pas ?

— Les récoltes n’étaient pas très bonnes cette année.

 

— Et tous ont-ils maigri, ou as-tu plus maigri que les autres ?

 

Ne comprenant pas où la créature voulait en venir, Ronce leva les yeux pour la dévisager de nouveau. Les iris étaient d’un vert presque jaune, striées de fines veines rouges, fascinantes et dérangeantes à la fois. Ce regard parcourait le visage de Ronce comme s’il y cherchait des imperfections, et la fillette espéra qu’elle n’y trouve rien. Elle avait été lavée de fond en comble avant de venir, tout comme le vêtement d’un blanc immaculé qui lui avait été offert. Par contre, elle avait dû marcher dans la forêt et traverser les marais sales qui entouraient la créature. En s’asseyant par terre, il y avait de fortes chances qu’elle se soit tachée. Peut-être qu’on ne le lui pardonnerait pas cette souillure et qu’elle serait finalement dévorée.

 

Voyant que Ronce ne répondait pas, tétanisée, la créature s’agaça :

 

— Ce que je te demande, c’est pour quelle raison est-ce toi qui m’as été envoyée !

 

— Je, j’ai, bégaya Ronce avant de déglutir. C’est moi qui me suis proposée.

 

La femme-serpent secoua la tête de gauche à droite sans dévier son regard de celui de Ronce.

 

— Si tu avais de la valeur pour eux, ils t’auraient empêché de partir. Es-tu infirme ? Idiote ? Malade ?

 

Ronce nia à tout cela. Elle s’étonnait que la créature s’intéresse autant à cette question au point d’insister, alors qu’elle avait été si indifférente à sa présence depuis le début.

 

— Dans ce cas, pourquoi as-tu voulu venir ici ?

 

— Pour sauver mon petit frère.

 

Un éclair de compréhension traversa le regard avant qu’elle ne fasse un « ah » satisfait, où Ronce crut entendre une note de mépris.

 

— Un frère… Tout s’explique.

 

La créature recula d’une ondulation de la queue. Son corps se déhanchait comme ses danseuses presque nues qui passaient parfois au village avec les autres troubadours, en automne. Ces dames faisaient tourner la tête des hommes qui venaient assister à leurs spectacles, et Ronce n’était pas mieux en ce moment. Hypnotisée, elle ne put empêcher son regard d’être attiré par le lieu où aurait dû être son nombril, sous les écailles humides et brillantes.

 

Jamais la jeune fille n’avait vu qui que ce soit d’aussi belle et langoureuse de sa vie. Ses mouvements lascifs semblaient tous dégager un érotisme qui ne pouvait laisser personne indifférent sur cette terre. Elle avait pourtant appris depuis son enfance à ne pas contempler les corps des autres, encore moins ceux des femmes… Mais comment détourner son regard d’une telle volupté ? Comment ignorer une aura caressant ses sens à ce point ?

 

Ronce rougissait malgré elle de la vision qu’offrait la créature. Malgré tout, elle ne concevait pas que cela puisse être une mauvaise chose. Cela lui semblait tellement naturel ! C’était aussi facile que d’apprécier le goût du lait ou la sensation du vent dans ses cheveux. Comment pourrait-elle imaginer que ce ressenti, cette émotion troublante, soit contraire à la morale ?

 

Ce fut après de longues secondes d’observation que la réponse de la créature parvint à son esprit embrumé. Elle fronça les sourcils, ne comprenant pas.

 

— Pourquoi dites-vous cela pour mon frère ?

 

— Ma pauvre enfant… soupira-t-elle aussitôt en secouant lentement la tête de gauche à droite. À ton avis, que désirent deux personnes qui se marient ? Ils veulent un fils avec des muscles pour aider à la ferme, car ils pensent qu’une fille ne peut pas être forte. Ils veulent un fils qui sera fier, car ils pensent que les filles ne font que pleurnicher. Ils veulent un fils qui puisse transmettre son nom, car ils pensent qu’une fille n’est pas digne d’imposer le sien lors d’une union.

 

Ronce était stupéfaite, mais la créature continua sans attendre :

 

— Tes parents souhaitaient un garçon et maintenant qu’ils en ont un, leur fille est devenue une bouche inutile. Ironiquement, ils ont été débarrassés grâce à toi, puisque tu leur en as donné une magnifique opportunité en te proposant de venir ici.

 

— Vous dites… bafouilla Ronce avant de reprendre : C’est faux, mes parents ne sont pas comme ça.

 

La vouivre la coupa sèchement :

 

— Ils sont tous comme ça, même s’ils ne l’avouent pas. La preuve en est que tu es là, les fesses dans la boue, plutôt que sous le toit de ta maison. Et tu as gâché ta vie pour rien, car je ne prends plus de sacrifices. Alors si tu ne veux pas rentrer chez toi, va découvrir le monde, courir les bois ou chercher la fortune. Peu m’importe, mais je ne ferai rien de toi.

 

Sur ces mots, elle rampa jusqu’aux lianes emmêlées où elle croisa les bras pour y déposer la tête, lui tournant le dos.

 

Les paroles atroces que la femme-serpent avait eues sur les parents de Ronce l’avaient bouleversée, mais elle refusait d’y penser.

 

Elle était déterminée à ne pas déserter pour accomplir son devoir, que le monstre soit d’accord ou non. De toute façon, elle ne connaissait rien à la vie. Elle ne voyait pas comment elle pourrait survivre en allant courir les bois ou comment « chercher la fortune ». Autant mourir dignement ici, comme elle l’avait promis à sa famille.

 

Se sentant sur le point de ruminer malgré elle, elle tenta de se concentrer plutôt sur son environnement.

 

Le marais était sombre et encombré. On n’y voyait que sur une distance d’une dizaine de pas avant qu’un obstacle bloque le regard, pas davantage. L’eau, peu profonde, dévoilait un fond presque noir où apparaissaient des volutes de brume vertes lorsque se déplaçait un serpent, tandis qu’à sa surface flottaient quelques brindilles et feuilles tombées des arbres. Malgré cela et l’odeur entêtante d’eau croupie, les lieux n’étaient pas désolés pour autant. Des fleurs colorées poussaient partout autour, de petites blanches sur la mousse, de grandes violettes accrochées aux lianes… L’ambiance était d’autant plus agréable que les cris des animaux emplissaient l’air, oiseaux comme grenouilles. Ronce était davantage habituée aux bêlements et aux piaillements, mais elle savait apprécier ce qu’elle entendait en ce moment.

Elle pouvait comprendre que la femme-serpent ait choisi de s’installer ici. C’était joli, d’une certaine manière. Oh, bien sûr, pas comme l’on qualifierait une maison, mais tout de même. C’était comme un beau jardin.

 

Mais alors, pourquoi arborait-elle un air si malheureux ?

On aurait dit que sa vie avait été profondément bouleversée. Ses yeux portaient la tristesse des mères perdant leurs enfants, des hommes perdant leurs femmes… Le monstre avait-il perdu quelqu’un qui lui était cher ? Était-ce pour cela qu’elle n’avait plus le cœur à prendre de sacrifices ?

 

Malgré la situation, une vague de compassion l'étreint. Ronce ne pouvait s’empêcher de s’émouvoir face à une personne plongée dans une telle douleur. Le fait que ce malheur l’avantage, si la créature ne la mangeait pas pour cette raison, n’y changeait rien.

 

Ronce fronça les sourcils. Elle n’aimait pas devoir nommer quelqu’un avec des qualificatifs comme « créature » ou « femme-serpent ». Au village, tout le monde l’appelait « le monstre » et cela ne la gênait pas, mais à présent, c’était différent. C’était une personne qu’elle avait en face d’elle. Elle devait probablement avoir un prénom. La fillette ne se voyait cependant pas le lui demander directement. Et puis, elle ne voulait pas la déranger.

 

Son ventre gargouilla de nouveau et Ronce jeta un regard à la malheureuse, qui ne bougeait toujours pas.

 

Bon…

Ronce pouvait bien aller ramasser quelques fruits dans les bois. La femme-serpent pourrait la sacrifier à son retour.

 

~

 

Ico-Heiu entendit l’enfant se lever et partir.

 

Ses lèvres se serrèrent un court instant, mais elle ne chercha pas à la retenir.

 

C’était une bonne chose qu’elle s’en aille. Il n’y avait plus rien à faire ici, Ico-Heiu n’avait plus la volonté de prendre ce qu’on lui offrait. Elle n’avait plus d’envies du tout. Elle n’avait pas besoin d’être accompagnée pour pleurer : la solitude était parfaite pour cela.

 

Elle grimaça en enfouissant son visage dans ses bras. Sa tête lui faisait terriblement mal. Son front envoyait en permanence des vagues de souffrance, comme des épines glacées s’enfonçant dans son crâne. Au début, elle avait cru que la douleur finirait par la tuer, mais il n’en était rien. Le « Heiu » de son nom, signifiant éternité dans l’ancienne langue, méritait bien sa place. Rien n’était en mesure d’abolir son agonie.

 

D’une main hésitante, Ico-Heiu glissa ses doigts sous les mèches épaisses de ses cheveux roux, et vint effleurer les reliefs boursouflés qui déformaient son front. Les larmes lui montèrent aussitôt aux yeux, mais elle n’eut pas la force de pleurer.

 

La faille creusée dans sa chaire ne cicatriserait jamais, et il en sera de même pour son infinie tristesse.

 

Lorsque des petits pas humains se rapprochèrent de nouveau de son marais, elle ignorait s’il s’étaient passé de longues heures ou juste un instant. Elle tourna à peine la tête, jusqu’à voir l’enfant revenir s’asseoir à la même place que précédemment.

 

— Pourquoi es-tu encore là ? demanda-t-elle d’une voix qui lui parut encore plus rauque.

 

— Je suis sacrifiée, répondit la jeune fille avec une assurance qui n’était pas là avant. Voilà pourquoi je suis encore là. J’ai été offerte à vous, et je resterais ici jusqu’à ce que vous me… que vous faites ce que vous faites normalement aux sacrifiés.

 

Malgré elle, Ico-Heiu sentit ses lèvres s’étirer en un léger sourire.

 

— Tu es obstinée.

 

— Et je n’en ai pas honte, clama l’enfant en levant le menton qui tremblait malgré tout.

 

— Tu as raison.

 

La petite sembla aussi surprise de sa réponse qu’Ico-Heiu l’était elle-même. Elle n’avait pas prévu de la complimenter, mais c’était sorti de sa bouche naturellement.

 

Se reprenant, Ico-Heiu se redressa pour faire face à l'humaine et réexpliqua :

 

— Seulement, je t’ai dit que je ne prenais plus de sacrifice. Cela ne sert donc à rien de rester ici.

 

— Pourquoi n’en prenez-vous plus ?

 

— Cela n’a plus d’intérêt, je n’en ai plus… L’utilité, dirons-nous.

 

L’enfant fit une grimace qu’Ico-Heiu ne sut comment interpréter. Était-elle choquée que l’on puisse la considérer comme inutile ? Allait-elle argumenter sur toutes ses capacités ?

 

— Comment vous appelez-vous ?

 

La question fut tellement hors de propos que la femme-serpent commença à répondre sans même y réfléchir :

 

— Ico…

 

Elle s’arrêta cependant avant de dire son nom complet, refermant lentement la bouche.

 

— Ico, répéta l’enfant en fronçant les sourcils de concentration. D’accord. Moi, c’est Ronce.

 

Ico-Heiu resta silencieuse. Elle fixa quelques secondes de plus la petite qui se tenait face à elle, puis lui tourna le dos, s’installant dans sa position précédente et fermant les yeux.

 

Cela lui convenait d’être appelée Ico, de perdre la partie de son nom qu’elle détestait le plus. Si seulement, en étant nommée Ico, elle pouvait cesser d’éternellement tituber sans pour autant s’écrouler et enfin s’éteindre comme les mortels… Si seulement elle pouvait n’être qu’une fraction de ce marais, qu’une branche parmi les autres, une fleur, un peu de boue… Si seulement son front pouvait cesser de la tirailler et son cœur de pleurer…

 

Si seulement…

 

~

 

Cette nuit-là, Ronce dormit parce qu’elle était épuisée, mais ne se reposa pas. Elle avait gardé une position assise, recroquevillée sur elle-même, et s’était réveillée plusieurs fois, troublée par les chants des crapauds nocturnes et par les effluves de vase. Tout ici était si différent de ce à quoi elle était habituée chez elle.

Troublée, aussi, par la présence d’Ico.

À aucun moment, la femme-serpent n’avait cherché à attirer son attention, ne faisant pas un bruit, ne prononçant pas un mot. Mais à chaque geste qu’elle faisait, aussi infime qu’il soit, c’était l’environnement entier qui répondait : les sons, les odeurs, la lumière… Même la moiteur de l’air changeait en réaction. Elle semblait vouloir n’être rien, mais elle était tout pour le marécage.

 

Ronce avait déjà entendu parler de ce genre d’être, dans les légendes.

 

Ces entités liées à la terre, aux forêts, aux montagnes, aux sources… Celles que l’on priait autrefois, mais à qui aujourd’hui on ne pouvait faire que de discrètes offrandes, dans le secret de la nuit. Sa grand-mère lui narrait parfois, lors des veillées, de son enfance où elle partait en famille porter des fruits, des champignons ou de la farine à l’immense chêne au centre du bois. On racontait qu’un vieil homme habitait là-bas depuis la nuit des temps et qu’il pouvait exaucer les vœux. La grand-mère lui avait dit un jour que sa propre mère, souffrante, avait survécu grâce à cet arbre sacré et de longues offrandes qui avaient duré tout le long de la maladie.

 

Le chêne était une entité bénéfique alors qu'Ico probablement une entité maléfique, puisqu’elle obtenait des dons par la peur et non en échange de miracles. Mais ce n’était qu’un détail qui n’avait pas d’importance. C’était comme les seigneurs : bons ou mauvais, quand ils venaient récolter l’impôt, il fallait payer. Pour la même raison, toutes les entités méritaient de recevoir leurs offrandes.

 

Or, Ronce était une offrande, et Ico la refusait.

 

Elle devait régler cela.

 

Lorsque le jour revint, Ronce avait mal au dos et à la nuque, mais, habituée aux douleurs du travail, elle ne s'en préoccupa pas. À la place, elle se décida à remettre les pieds dans l’eau pour s’approcher de celle à qui elle est censée appartenir désormais. Elle fit quelques pas avant de voir l’immense queue commencer à bouger, signe qu’Ico lui accordait toute son attention, même si elle ne se retourna pas. Ronce continua jusqu’à n’être plus qu’à un mètre du haut de son corps.

 

— Qu’est-ce qui vous est arrivé pour que vous soyez dans cet état ?

 

Elle hésita quelques secondes puis ajouta une seconde question :

 

— Vous avez perdu quelque chose ?

 

L’instant sembla se suspendre. Tous les bruits de la forêt se turent, l’air se figea et Ronce eut l’impression que tous les animaux du marécage la fixaient.

 

Ses poumons, recroquevillés, refusèrent de la laisser respirer et elle écarquilla les yeux, incapable pourtant de porter ses mains à sa gorge. Ses muscles étaient bandés à l’extrême contre son gré, à tel point qu’ils lui faisaient mal.

 

Ico s’appuya sur ses bras pour se redresser, lentement, avant de se tourner vers elle.

 

Dès que leurs regards se croisèrent, l’air fit claquer les poumons de Ronce dans une bruyante inspiration. La jeune fille tomba à genoux dans la vase, un voile noir passant devant ses yeux l’espace d’un instant. Elle toussa de longues secondes avant de finalement se calmer.

 

Seulement alors, Ico répondit :

 

— Oui, j’ai perdu quelque chose. Ce qui m’est arrivé, c’est un homme, vois-tu. Un voleur qui est venu profiter de mon sommeil pour m’attaquer, lâche qu’il est, et pour me dérober mon bien le plus précieux.

 

Ronce releva la tête et contempla le regard brillant de tristesse et de désespoir, alors qu’il aurait dû être plein de haine.

 

L’être leva les bras vers sa gorge, repoussant ses longs cheveux derrière ses épaules fines, puis détacha la couronne de perles blanche et rondes qui ornait son front.

 

Les mèches rousses découvrirent alors la partie supérieure de son visage, exhibant à la lumière du matin la plaie béante formant un troisième œil centré au-dessus des deux premiers. La blessure ne saignait pas, mais elle suintait… Terrible également.

 

Que s’était-il passé ? Lui avait-on percé le front ? Pourtant, l’os lui-même semblait avoir reculé à cet endroit-là, laissant place à une sorte de deuxième peau translucide légèrement humide. Peut-être avait-elle toujours eu ce creux, et quand Ico disait avoir perdu quelque chose…

 

— C’était l’emplacement de ce qu’on vous a volé ? demanda Ronce d’une voix si basse qu’elle eut peur de ne pas être comprise, sans être capable d’élever le ton pour autant.

Les paupières d’Ico se fermèrent douloureusement et elle laissa ses mèches retomber sur son front, dissimulant la blessure. Elle hocha la tête avant de s’affaisser contre son dossier de liane, comme si elle avait vidé ses forces juste en lui montrant sa perte. Après un long soupire, elle précisa :

 

— C’est de là que je tirais ma puissance, mon envie de vivre. Sans cela… Je n’ai plus de raison de prendre de sacrifice. Plus la moindre.

 

Elle ne rajouta pas que Ronce devait partir. Elle lui avait déjà dit et Ronce l’avait entendu, mais elle ne comptait toujours pas l’écouter. Fuir ? Hors de question. Jamais elle n’avait fui une tâche qui lui était confiée, de la plus aisée à la plus ingrate. Elle avait été élevée ainsi, elle restait déterminée à être digne jusqu’au bout du rôle qu’elle avait décidé de prendre.

 

Et si le seul moyen de parvenir à remplir sa mission était de rendre à Ico sa puissance et son envie de vivre, alors soit. Elle partirait retrouver son trésor au voleur et lui ramènerait.

Elle en fit la promesse.

Toujours à genoux dans la boue, elle se traîna un peu plus en avant, jusqu’à être tout près de la créature. Si près qu’elle put même déposer audacieusement sa main sur la partie inférieure de son corps, avant d’y apposer directement son front.

La peau recouverte d’écaille était froide, et son nez trempait dans l’eau. Ronce ne bougea pas pour autant, gardant cette position à la fois soumise et impertinente. Elle s’attendait à ce qu’Ico réagisse, la repousse, lui dise quelque chose, mais le silence perdura. Ronce décida alors de finalement prendre la parole :

 

— Ce trésor est donc ce qui vous manque ?

— Mon escarboucle est la seule chose qui compte à mes yeux. Elle était comme un phare dans l’obscurité, me guidant et me réchauffant… À présent, je suis plongée dans une nuit éternelle qui n’a plus le moindre intérêt et que je vois à peine.

— Et si je vous la ramenais ? Accepteriez-vous de nouveau les offrandes ?

 

Pendant plusieurs secondes, seul le froissement des feuilles secouées par le vent retentit à ses oreilles. Puis Ico réagit enfin. Elle poussa un soupir en se retournant, et fit glisser sa main dans les cheveux de la jeune fille.

— Pourquoi tiens-tu tant à perdre ta vie, ta liberté ? N'ont-elles aucune valeur à tes yeux ?

Elle se trompait. Ce n’était pas que sa vie et sa liberté n’avaient pas d’importance, au contraire. Ronce avait grandi dans une petite ferme. Elle avait passé sa vie à s’occuper des moutons des autres, car sa famille était trop pauvre pour avoir son propre bétail. Sa vie et sa liberté était donc ce qu’elle avait de plus cher. Justement, c’était la meilleure des choses qu’elle pouvait offrir à une entité comme Ico.

Aller au bout de son sacrifice, c’était une abnégation de sa mortalité si précieuse pour se dévouer corps et âme à sa mission.

— Je vous rapporterai l’escarboucle, jura-t-elle en insufflant dans ses mots toute sa conviction. Vous retrouverez votre trésor.

A suivre